Restant dans la lignée de diversifier mes expériences de trekking sous de nouvelles formes, l'originalité cette fois-ci fut de découvrir le plaisir exquis de la randonnée aquatique. Le cadre choisi ? La Sierra de Guara, au sud des Pyrénées espagnoles. Le circuit allait sillonner des canyons aux profondeurs renversantes et humides, ainsi que parcourir de hauts plateaux et traverser des villages désertés. Durée : 6 jours.
La découverte de la Sierra de Guara jalonne de balades intemporelles et de piscines naturelles, associée à une gastronomique proche du terroir. Encadré par l'agence Natura, spécialiste des excursions pyrénéennes, notre exploration a duré 5 jours et 6 nuits au coeur d'un pays taillé dans le calcaire et marqué par une végétation accoutumée à la sécheresse, tandis que les eaux émeraudes des rios les pénètrent chacun pour mieux les sublimer. Un séjour aragonais promis à un choc culturel et aquatique, entre ermitages du bout du monde et affluents au fond des canyons.
Au moment de la formation de la chaîne des Pyrénées, des centaines de millions d'années auparavant, une fracture s'est formée au sud. Ainsi au fil des transformations terrestres et de la sculpture des vallées par l'ère glaciaire est née la Sierra de Guara. Bien que ce territoire reste éloigné des Pyrénées, il est indiscutable que la Sierra fait partie intégrante de la chaîne frontière.

La rencontre avec le groupe de Natura s'est effectuée à la gare de Lourdes, tôt dans la matinée. Pressés par le temps, nous nous sommes tous mis en route à bord d'une camionnette. Nicolas notre accompagnateur et chauffeur nous explique le programme de la semaine. Nous voilà quatre hommes et deux femmes embarqués dans une aventure inoubliable et une remontée dans le temps.
Une heure nous suffit pour atteindre le col du Pourtalet, passage frontalier entre la France et l'Espagne, entre la vallée d'Ossau et la vallée de Tena. A 1794 mètres d'altitude, le col donne l'occasion de contempler le joyau de la vallée d'Ossau : le pic du Midi d'Ossau. Ici, une première halte s'impose pour savourer notre pot d'accueil, à un bar près du poste frontalier, et mieux faire connaissance avec le groupe. Accrochés à un ciel azur, les rares nuages prenaient des formes étranges, ressemblant à des rondelles, à des rosaces, parfois à des soucoupes. Le contraste est saisissant de beauté.
Côté espagnol, le paysage baigné par un soleil généreux est plus aride que sur le versant français. Très vite, les montagnes laissent place à des vallons et à un environnement austère mais criant de vie. Nous traversons le Haut-Aragon le nez collé à la vitre, s'interrogeant sur les merveilles à découvrir, s'émerveillant déjà sur celles qui évoluaient au rythme du moteur. La vallée se creuse et derrière nous les pics vertigineux des hauts sommets pyrénéens s'évanouissent dans le rétroviseur. A l'approche du déjeuner, sur une route sableuse, nous débarquons en Sierra de Guara, à 60 kms au sud des Pyrénées. Un nouveau paysage s'ouvre. Seulement des roches calcaires s'élargissent sur un sol ingrat, désertique, où la solitude ne peut qu'être la plus fidèle des complices pour un ermite. Au fond des crevasses, des sédiments laissent penser qu'à une lointaine époque, cette terre fut riche avant d'être vouée au déclin.
A 13h20, nouvel arrêt. Cette fois pour déjeuner. Notre pique-nique est planté à l'ombre d'un feuillage, à proximité d'un chemin à destination d'un village dorant sous un soleil omni-présent et dominé par des collines. Les environs imposaient un lourd silence qui nous faisait croire qu'en dehors de notre groupe, aucun être ne respirait à plusieurs kilomètres à la ronde. Une fois rassasié, il était temps de nous préparer à effectuer notre première boucle.
Le départ donné à 14h débute entre deux rangées d'oliviers. A un embranchement, une pelouse défraichie s'ouvre sur le village endormi de Bentué de Nocito. La piste suit alors le sentier historique du GR1 qui s'étend d'Ouest en Est du parc de Guara. Nous quittons le balisage après quelques mètres pour emprunter une piste montante parsemée de grosses pierres, elle nous conduit à un plateau calcaire couvert de garrigue où se côtoient une flore modeste et un univers argileux. Face à nous, une colline pointe son nez jusqu'à 1319 mètres. Des cairns jonchent parfois le sol poussiéreux, évitant au passage de marcher sur les vipères et serpents qui y grouillent en abondance. Au bout d'une heure de balade, une nature exubérante nous offre une vision opposée à celle que nous venions de connaître. Disparaissant sous des arbres, le rio Abellada coule paisiblement. Un passage à gué permet de suivre la rive ouest jusqu'en amont.
Le GR nous fait éloigner du rio pour une boucle rapide sur un sol dallé et rocheux. Une piscine naturelle s'éclaircit en contrebas d'un petit chemin aérien. L'envie irrésistible de se faire un plongeon nous saisit mais aucun d'entre nous n'avait songé au maillot pour la journée. Nous traversons un pré, près duquel un enclos retient plusieurs vaches aragonaises. En grimpant une courte sente, nous atteignons une barre rocheuse sur laquelle nous consentis une pause relaxante. Dans une courbe en forme de cuve, suintait en contrebas le rio Abellada.
Aucun coin d'ombre ne nous permet de nous protéger de la chaleur étouffante. Notre réserve personnelle en eau s'épuise vite. Davantage à découvert, le soleil nous frappe le front et nous assèche.
Une allée rocheuse nous mène à une autre garrigue. Le chemin serpente ensuite entre plateaux, pinèdes et champs d'oliviers. Des ruines éventrées d'une habitation bordent aussi la piste. Une senteur de bruyère nous effleure les narines. Un couloir argileux occasionne un nouveau dénivelé jusqu'à un belvédère. Celui-ci livre au promeneur assidu une vue dégagée sur un paysage verdoyant. Notre descente vers la vallée débute en douceur à travers la garrigue. Nous prenons la direction du village abandonné d'Used, dont les façades se dressent dans un décor sauvage. Nous récupérons le GR1 à une bifurcation. Nous tournons à droite pour accéder, une centaine de mètres plus loin, à Bentué de Nocito. Le chant des grillons accompagne notre retour à la camionnette.
Notre gite pour deux nuits successives se laisse gagner après une route sinueuse et poussiéreuse vers les hauteurs d'une colline. Le refuge de San Urbez, à 3 kms au nord-est de Nocito, jouit d'un cadre exceptionnel : à la fois il domine la plaine de Huesca avec son majestueux Tozal de Guara (2077 m) et il s'adosse en totale symbiose avec un ancien monastère. Première rencontre avec un lieu d'ermitage qui s'accommode parfaitement avec une recherche particulière de la solitude. Tenu par un couple de français, l'établissement est alimenté en eau de source, chauffage central à bois et fonctionnant avec des panneaux solaires. Leur fille originaire de Luz-Saint-Sauveur est venu les aider pendant la haute saison. Dès l'entrée, le paternel nous fait des recommandations sur l'utilisation de l'eau. Soucieux de l'écologie, en dépit de leur éloignement, ils se font l'écho d'une nature verte et nous invite à laisser nos chaussures au rez-de-chaussée.
Notre dortoir est aménagé dans un confort familial, au second étage. Une fois chacun notre nid adapté selon nos envies et douchés, nous nous attablons à la grande terrasse extérieure. Le dîner copieux est accompagné d'un vin de table à volonté, évoquant le vin du Rhône. Le couchant sublime le Tozal de Guara, élargissant sa couleur rosée et adoucissant ses contours.
Notre mise en jambe à travers la garrigue environnante nous avait empli d'une fatigue mais aussi d'une ivresse que notre nuit fut reposante.
La virginité des paysages aragonais dissimule souvent des sites de très grande beauté. Pour les découvrir et les apprécier, il faut se tenir prêt à s'engager dans de profondes forêts et à s'enfoncer dans les canyons, comme pour pénétrer au plus profond de son âme afin de mieux se connaître.
Dès 7 heures du matin, la sortie de lit est obligatoire. Le soleil levant avec sa chaude lumière esquive toute idée de grasse matinée. A l'heure du départ, je deviens fébrile : cette journée doit nous initier à la randonnée aquatique, tandis que de notre accompagnateur rien n'avait transpiré sur notre circuit en boucle. Les surprises seraient garanties pur jus.
La camionnette de Natura nous conduit à un parking du lieu-dit « Mesón de Nocito », au sud-est de Nocito. Notre accompagnateur nous distribue les victuailles pour la journée, à répartir chacun dans notre sac. Puis un chemin de terre nous donne la direction à suivre : le rio Guatizalema. Un premier passage à gué nous permet de rejoindre une piste plus en amont, parmi les buis, les pins et les chênes verts. Un second passage à gué mène nos pas à un panneau indicateur sur lequel était inscrit en vert foncé sur fond vert pâle : « Vadiello » à gauche, « Dolmen del Palomar » à droite. Notre guide s'engage alors pour la première option, par un sentier descendant. A travers une dense végétation, nous atteignons rapidement en contrebas la rive droite du rio.
Une heure après notre départ, le guide s'aperçoit qu'il manque du pain. Malgré nos efforts pour l'en dissuader, il s'oblige à retourner à la camionnette. Dans l'attente, nous trempons les pieds dans le rio au milieu des roseaux. Au bout de vingt minutes, il est de retour avec le pain, et nous reprenons notre circuit.
Sur un cairn est peint en rouge flamboyant « Viadello », assorti d'une flèche indiquant une piste étroite. Nous suivons un vieux sentier des charbonniers qui grimpe en écharpe à travers bois. La montée est longue et pénible, à l'ombre des pins et des chênes. Un plateau à découvert fait interrompre brusquement l'ascension. Par le même chemin des charbonniers, nous contemplons la végétation aux alentours, avec ses gorges et ses collines verdoyantes. Le tracé se prolonge entre la broussaille et une succession de pierres en guise de marche. Ainsi nous voilà de retour dans un bois touffu en pente douce. A la sortie au bout d'une dizaine de minutes de marche descendante, nous faisons face à nouveau au rio Guatizalema. Ici, nous nous déchaussons pour enfiler nos sandales. Notre envie première est vite comblé en marchant sur l'eau tel Jésus. L'univers marin sur lequel on évoluait était emprunt d'un silence infini, entrecoupé à peine par le clapotis de l'eau dans les vasques. Un espace dégagé et ombragé, sur la rive gauche, donne l'occasion de nous établir pour le déjeuner, proche d'un lieu encaissé.
Après ce fin repas, nous prenons d'assaut de profondes vasques pour faire quelques longueurs, au pied du pic Frachinito et encerclé par une végétation luxuriante. Ce plaisir pause-détente sitôt achevé, notre groupe entame la dernière phase de notre périple du jour : la remontée du rio Guatizalema.
Tout l'intérêt de notre randonnée aquatique résidait exclusivement dans cette traversée des Gorges. Sculptés par l'eau, les gués sont nombreux. Un large couloir, bordé d'un côté d'un tapis de verdure et de l'autre de parois rocheuses, nous fait connaître de nouvelles eaux turquoises. Le ciel azur exempt de passages nuageux ravivait les reflets et la transparence. Par endroits, le rio est si profond que cela nous contraint à escalader des rochers pour gagner une surface plus lisse. Ailleurs pas une hésitation nous effleure l'esprit en nous enfonçant dans l'eau jusqu'aux hanches.
Des mini cascades par dizaines pullulent tout au long du canyon, surplombant de splendides lagons. Au-delà de certaines incitations à la baignade, nous prenons plaisir à faire trempette des pieds dans d'immenses vasques. Puis le désir nous saisit pour plonger et réaliser des longueurs. Cette eau pure et vivace dynamise les jambes. C'est l'équivalent d'une remise en forme. Pour preuve en est certaines cascades trébuchant sur les rochers avant d'atteindre les vasques : elles peuvent faire office de douche à jet hydromassage, rendant inconsistantes les stations thermales. A l'heure du 4 heures, une pause nous donne l'occasion de nous initier à la bronzette sur un plateau blanchi par le calcaire.
Plus loin, de nouvelles failles dans le rio nous amènent à enjamber des rochers ruisselant d'eau ou à grimper sur des ressauts. Ici l'air devient plus lourd, plus orageux. L'apparition de nuages clairs, puis sombres nous encourage à atteindre la ligne d'arrivée sitôt que possible. Fort heureusement, le final de cette balade aquatique était toute proche. Une halte s'impose près d'une ouverture sur la rive gauche s'enfonçant en pente raide dans la forêt de pins.
Tandis que le groupe reste là occupé à se déchausser sur une zone herbeuse, j'envisage une autre possibilité pour joindre rapidement la camionnette : conservant mes sandales aux pieds, j'ambitionne de pratiquer la marche nordique. Chemin faisant, je remonte le sentier inverse jusqu'au parking sans halte, dans une avancée rapide, sur un kilomètre. Dans mon élan, j'accélère ma cadence me permettant de distancer de minute en minute mes compères de Natura. Le ciel est à l'orage quand j'atteins mon objectif. Les autres ont pointé à mon horizon dix minutes après mon arrivée.
Notre seconde nuit au refuge de San Urbez, perché à 1000 mètres d'altitude, nous fait lentement glisser dans une plénitude où seul le silence fait loi. Un orage suivi d'une pluie torrentielle inonde cette partie du monde. Pour cause, le dîner est servi à l'intérieur dans une grande tablée en compagnie d'autres randonneurs. Nouvelle découverte exquise d'une cuisine du terroir à l'instar d'une convivialité toujours présente. Là encore, les propriétaires ont été généreux avec le vin !
Aujourd'hui nous allons parcourir une nouvelle facette de la Sierra de Guara : le barranco de San Martín de la Val de Onsera. Voyage improbable et hors du temps, qui débute de manière classique et qui, à son point d'orgue, nous fait basculer dans un autre monde jusqu'à son ermitage exceptionnel.
Très tôt, nous quittons le refuge de San Urbez en camionnette et longeons des villages perchés sur des collines. Après une longue route, nous dépassons un site exceptionnel de part sa renommée et sa mythologie : le Salto de Roland (« saut de Roland »). Il s'agit de deux sommets voisins séparés par une faille - comme si un puissant seigneur avait tranché la montagne avec un glaive en parts égales - que le dénommé Roland aurait franchi d'un seul bond sur son cheval.
Nous arrivons au parking du secteur du Val de Onsera et posons le pied à terre. Le groupe disperse les vivres de la journée dans les différents sacs et se dirige vers des contreforts. Le chemin commence par une descente dans un sentier terreux, puis dans un pierrier enclavé par deux parois rocheuses, se poursuivant dans un sous-bois montant. A une bifurcation, un choix s'impose : à droite le sentier suit un itinéraire aisé sous le couvert des arbres, à gauche passage obligé le long de la roche équipé d'un câble de sécurité. Aventuriers dans l'âme, nous optons pour la seconde solution. Bien vite, le parcours "Paso de la Viñeta" nous mène à un couloir étroit et aérien, en bordure de falaise. La montée jusqu'au sommet est accompagné tantôt par un cordage, tantôt par une main courante. Par moments, nous devons escalader à même les mains. Taillé dans la roche, un escalier nous facilite également la piste en balcon, au bord d'un précipice.
80 mètres plus haut, nous atteignons le col San Salvador (1132 m). Il fait face, depuis le plateau la Viñeta, à de superbes falaises de poudingue peuplées de vautours. Longeant le bord du barranco San Martín, nous remontons une vingtaine de mètres pour atteindre des ruines ; nous faisons halte à l'ombre d'arbres où le déjeuner est de rigueur. Aux jumelles, nous suivons les voltiges des vautours fauves profitant des couloirs ascendants du canyon au fil des courants d'air chaud. Nous admirons aussi en panoramique la vue.
En début d'après-midi, nous descendons un passage pierreux versant ouest, direction le fond du ravin, pour une visite riche en histoire et de vie religieuse. Le tracé est d'abord facilité par une pente douce, puis il faut poursuivre sur des dalles rocheuses fortement inclinées, sans appui. Après quelques lacets dans une lente progression, une modeste forêt s'ouvre à nous. A travers les feuillages se distingue un clocher. L'ermitage de San Martín de la Val de Onsera est niché au creux d'une paroi rocheuse, coincé en entonnoir proche d'une impasse humide. En pierre de taille, le monastère date du 11è siècle selon certains documents antiques. D'abord occupé par des moines, des femmes l'ont succédé. Quelques siècles passant, un ermite a repris le relais. Cela n'a fait que ralentir son abandon à l'époque de la guerre civile. Aujourd'hui, son entretien est sauvé par les habitants des villages environnants qui viennent en pèlerinage pour prier San Martin.
Le lieu inspire une plénitude hors norme, loin du monde civilisé où le temps s'est figé définitivement. L'air est diffuse et imprégné par des embruns successifs : une cascade se jette depuis les hauteurs et se fracasse sur un amas de rochers, au bout duquel un tuyau filtre une eau délicieuse et abondante. L'édifice religieux abrite une cavité rocheuse où est emménagé un autel.
Nous remontons la falaise jusqu'au plateau la Viñeta. Nous prenons le chemin du retour par une piste boisée et bordée de thym, subtilement nommée "San Martin por senda los burros". Notre descente nous conduit ainsi par l'itinéraire qu'empruntaient autrefois les ânes pour approvisionner l'ermitage. Certaines trouées à travers les feuillages ombragés nous procurent l'occasion de découvrir une vue panoramique du canyon et ses contreforts. Une heure nous suffit à peine pour rejoindre la camionnette, juste à temps pour éviter la nappe nuageuse qui commençait à graviter au-dessus du Val de Onsera.
Après une longue échappée à travers le Parc Naturel de la Sierra et des Canyons de Guara, propulsés sur des routes sinueuses et aux perspectives intéressantes, nous gagnons le hameau typique de Las Almunias au sud de Rodellar. A la croisée des canyons de Peonera, Mascun, Barazil, Balces, ce bourg mérite une attention particulière tant par sa situation privilégiée sur la vallée Rodellar que par son accès rapide aux rios et aux canyons de la Sierra. Notre hébergement pour la nuit s'est établi à l'auberge Las Almunias, du même nom que le village. L'établissement a été bâti en pierre en 1996, sur deux étages et avec une capacité de 32 personnes (4 chambres de 6 places avec lits superposés et 2 chambres de 4 places, toutes avec salle de bain propre, chauffage et couvertures).
Aussitôt notre chambre occupée, nous nous installons en terrasse pour savourer une bière fraîchement méritée. Après un dîner copieux, la digestion s'est accompli au clair de lune, sur le rebord d'un muret, au gré d'une brise légère. Déjà nous commencions à rêver de notre prochaine journée qui s'annonçait intéressante et exceptionnellement longue.
Notre accompagnateur n'a rien filtré au sujet de l'étape du jour, laissant seulement échapper que le circuit suivrait une large boucle. Dès les aurores, nous étions tous debout. Tandis que le personnel de l'auberge préparait le petit-déjeuner, j'effectue une courte mise en jambe dans les ruelles de Las Almunias, sous un ciel laiteux. L'architecture du village est entièrement bâti en pierre, depuis les dalles et les escaliers jusqu'aux façades des habitations. De même le seul hôtel en bordure de route est issu de ce matériau noble.
Avant 9 heures, nous reprenons la camionnette pour nous diriger vers Rodellar. Ce village au coeur de la Sierra est une impasse, ainsi que le point de départ à de nombreuses randonnées. Les chemins ravinés permettent d'accéder à des canyons, à un barranco, à des vallées, à des villages ruinés et à une virée aquatique dans un rio. En une unique journée, nous irons à la rencontre de toutes les beautés naturelles qui, pour le plaisir des yeux, s'accumulent et se concentrent à un même point névralgique. Rodellar est de ces villages qui semblent paisibles aux premiers abords alors qu'ils cachent des merveilles au fond de leurs entrailles. Ainsi nous traversons les rues endormies et passons près des fenêtres closes sans qu'un bruit ne réveille les habitants. A l'orée du village, proche de l'église, un belvédère dallé et un panneau d'informations nous invitent à plonger dans un chemin. Ce sentier est une pente descendante qui serpente en lacets à travers une broussaille exubérante en direction des falaises rocheuses. Plus bas, nous pénétrons de plein pied dans les profondeurs du canyon du Mascun. A la fois univers calcaire et rocheux, ce site crée la surprise de part son paysage insolite, la diversité de sa faune et de sa flore méditerranéenne. Face à nous, des grottes ont été creusées à même la roche, stipulant qu'à une époque éloignée des ermitages ont pris possession de ces lieux isolés. Par ici, la luminosité est faible de part l'étroitesse des gorges et l'absence de réverbère sur les parois, D'ailleurs, pas âme qui vive en cette heure matinale pourtant avancée.
Par deux fois, nous franchissons à gué le rio Mascun. Sur la rive gauche, une piste poussiéreuse le longe en balcon avant d'atteindre un terrain herbeux et cerné par des collines. Au-delà, nous suivons le lit de la rivière à sec. Plus loin, à une bifurcation, nous découvrons notre première merveille locale, dans le secteur Surgencia. Sculptée dans une falaise, à une centaine de mètres d'altitude, se distingue une arche naturelle nommée "Le Dauphin" en raison de sa ressemblance évidente avec le cétacé. C'est aussi un lieu d'escalade très prisé.
Nous empruntons un ancien chemin muletier en amont au moment où le soleil nous enveloppe enfin. Une pénible montée nous conduit à un col. Il s'agit d'une zone limitée, "Alcanadre Mascún Inferior", protégée par une barrière et occupée par trois chevaux. A notre droite domine le Tozal de Nasarre, un modeste sommet de 1408 mètres. Après nous être désaltéré, nous entrons dans la Garganta Alta, traduisible par "Gorge supérieure". Un maigre sentier mène à des falaises calcaires qui, compte tenu de leur forme incurvée fermant la gorge, ne semblent offrir aucune sortie apparente. A chaque lacet, nous espérons découvrir une trouée dans la roche ; à notre regret rien ne laissait entrevoir une telle option. Notre accompagnateur s'en amuse. Ce n'est qu'après de longues dizaines de minutes de marche que les falaises diminuent graduellement, tandis que la gorge s'élargit pour déboucher sur un champ. Une curiosité locale, informée par des panneaux, nous projette sur un espace dégarni de broussailles. Le Dolmen de la Losa Mora trône sur un amas de pierre, questionnant sur le pourquoi de sa présence en ces lieux isolés. Une des nombreuses légendes raconte le récit d'une fileuse, transportant une pierre sur la tête, qui une fois son fil terminé mourut dans cette contrée déserte. Ainsi cette pierre préhistorique lui fait-elle office de tombeau.
En poursuivant notre périple vers le nord, un sentier à ciel ouvert et sur lequel nous sommes les seuls à parcourir, côtoie le Vallon dera Lupera. Nous descendons de quelques dénivelés dans une vallée encaissée avant d'apercevoir, depuis un virage, les toits du village abandonné d'Otin. Il est traversé par le sentier historique GR1 espagnol. A son approche, le chemin se transforme en sente. Après le franchissement d'un ruisseau par des poutres, nous voilà dans des prés baignés généreusement par le soleil. Une grange et des ruines nous donnent les premières visions de ce village déserté par ses habitants dès les années 50.
Nos mollets ayant été malmenés depuis plus de cinq heures sans bénéficier d'une véritable pause, nous établissons notre déjeuner sous le couvert des arbres. Suite à quoi, en prolongement à ce repas composé de crudités, de fruits, de fromage, le tout relevé d'une tasse de café, cela amène certains à une sieste ombragée. Les plus courageux, au faible nombre, s'obligent à une visite non guidée de cette architecture tombée en décrépitude. Les façades éventrées, les toits à moitié détruits et les balcons vides suscitent nombre d'interrogations.
Le cadre pittoresque et sauvage de ce hameau oublié de vies humaines est chargé d'un passé où rires et chants fusaient jadis, jour comme de nuit. Ses vieilles demeures Aragonaises nous content aussi une histoire fait de pauvreté, de jeunes gens partis à la conquête des villes pour fuir la misère, de familles de bergers vivant en autarcie mais abandonnant leur culture pour une meilleure vie ; en somme une mémoire rongée par la guerre civile ou par une dépression espagnole. Assurément, quand les ténèbres s'accaparent de cet endroit perdu, les fantômes des habitants surgissent des caves pour hanter les pièces communes et l'église.
Sitôt la digestion accomplie et la sieste achevée, le groupe oblique vers le sud-est, sur une allée bordée d'un muret en pierres sèches. Nous grimpons en file indienne à travers un bois de chênes jusqu'à un plateau distillé de nouvelles ruines et parsemé de vieux oliviers. Débute ainsi la seconde partie de notre excursion où alternent vues panoramiques et garrigues.
Nous franchissons un premier col qui jouit d'une vision imprenable sur le canyon. Un second col nous fait gagner les abords du Mascun inférieur. Magnifique belvédère sur les falaises et les pitons calcaires vertigineux de la Sierra de Guara ! "La Costera", ancien chemin muletier qui reliait Rodellar à Otin, quitte le plateau pour rejoindre le fond du canyon. En épingle, il surplomb en permanence le ravin tout le long du cirque de la Ciudadela (la Citadelle). Nous suivons une sente caïrnée par une corniche qui offre à chaque lacet les meilleures perspectives sur de splendides citadelles aux parois de couleur ocre orangé. Des pitons rocheux aménagés naturellement en terrasse procurent des excuses à des pauses et à une contemplation du relief. En contrebas, se sont établies les Aiguilles de la Cucca, extraordinaires monuments de calcaire ressemblant à des cierges. Des vautours fauves planent au-dessus de nos têtes. Notre descente est emplie de senteurs aromatiques émanant d'oliviers et d'amandiers. Au terme d'une heure, enivrés d'effluves de lavande, nous parvenons au bas du chemin d'où nous découvrons en amont des canines rocheuses plantées dans la végétation ; au choix elles évoquent des cheminées de fées ou des silhouettes garantissant la sérénité et la beauté des lieux.
Ah ! ce décor de western semble avoir été foulé par des géants qui ont pris un malin plaisir à briser des colonnes et à les éparpiller par morceaux sans se soucier ni de leur emplacement ni de leur apparence finale.
Suivant le lit du barranco, nous évoluons tantôt sur sente, tantôt sur des galets. Nous arrivons à une bifurcation qui nous fait retrouver "El Dolfin". Nous distinguons sans peine des courageux suspendus le long de la paroi, se balançant harnachés de chaque côté de l'arche. Ailleurs nous surprenons des passionnés escaladant à mains nues des façades rocheuses.
Une grande résurgence, creusée dans la roche et source du canyon Mascun, nous donne l'occasion de remplir nos gourdes. Nommée "Fontaine de Mascún", elle nous conduit cinquante mètre plus loin à une vasque propice à une baignade, très fraîche mais ensoleillée.
Nous remontons ensuite le même chemin emprunté à l'aller pour gagner Rodellar. Fin de l'étape. A la terrasse d'une brasserie, nous levons nos verres de bière et trinquons après huit heures de randonnée. Nous retrouvons l'auberge de Las Almunias pour le dîner et la nuit. Nous tombons vite dans un sommeil paisible grâce au souvenir de cette belle journée aux contours grandioses.
Le sud extrême de la Sierra regorge de facettes inédites pour inviter le passionné à de nouvelles balades aquatiques. L'exploration du Canyon de la Peonera est à juste titre une destination privilégiée des amateurs de canyoning et des amoureux des plaisirs oculaires.
Dans la province de Huesca, Bierge est un hameau qui abrite le canyon de la Peonera au fond duquel coule le rio Alcanadre. L'itinéraire de cette nouvelle étape ne nécessite aucune difficulté. Le départ débute depuis le parking du village de Morano. A l'ombre des oliviers, nous traversons un vaste champ. Il nous conduit à un promontoire nous donnant un premier aperçu du canyon. D'en haut, le détroit paraît serein, arrosé par une douce lumière et, creusant son lit dans la roche, se place à l'abri des regards indiscrets. Notre matinée est ainsi ponctuée de balades sur un sentier balisé et de belvédères ensoleillés sur les gorges étroites, dans un paysage de conglomérats rougeâtres. La vue des vasques, des corridors et des langues de sable nous procurent l'envie irrésistible de les fouler dans la seconde partie du programme.
A midi passé, après une descente, nous arrivons au bord du Rio Alcanadre. Nous devons le franchir avec précaution pour gagner la rive droite car le courant dissimule par endroits certaines profondeurs. Nous voilà dans la Fuente de La Tamara, résurgence d'eau très froide qui jaillit d'entre des parois rocheuses et de vertes pinèdes, à l'extrémité de l'entaille de la rivière Alcanadre. La source se manifeste sur un tronçon de rivière plus large. Il est vivement recommandé de profiter de cette piscine naturelle aux eaux émeraudes, scintillant de toutes parts au soleil par des couleurs vives. Un espace agencé en aire de pique-nique, sur un semblant d'ilot, nous amène au déjeuner.
Une trouée est visible au fond de la Fuente depuis lequel sortent des individus en équipement néoprène, avec casque et certains dotés de baudrier de canyonisme et de matériel de progression. Dans le creusement du canyon, un groupe encadré nage vers le bassin translucide.
Entre les parois verticales sculptées par l'érosion, les couloirs sont si exigus que par endroits naît la sensation d'enfermement, voire de nager dans un labyrinthe. Certains passages ressemblent à de profondes crevasses, dans lesquels des intrépides (ou inconscients, au choix) pratiquent le saut de l'ange depuis les terrasses rocheuses.
A l'instant où le soleil se positionne au zénith, nous partons de cet eldorado insolite pour nous engager dans les sinuosités du canyon de Peonera. Débute ainsi notre nouvelle randonnée aquatique pour notre plus grande joie. Occasion de passer d'une rive à l'autre à travers une eau claire et calme nous caressant les cuisses. Cette partie basse du canyon est également sportive. Les gorges se resserrent, il faut gravir des blocs de rocher pour bien cheminer, alternant tantôt en rive droite, tantôt en rive gauche. Les méandres sont nombreux et bientôt, suivant le courant en aval, une multitude de toboggans jalonnent notre sentier rocailleux à l'arrivée d'un nouveau détroit : Fuentes del Puntillo. Le rio Alcanadre poursuit sa folle épopée dans une coupe étroite et profonde, bordée par une végétation abondante. Plus loin, une plage de galets à l'ombre d'une falaise nous invite au repos. Face à nous, une cavité dans la roche est la voie obligée pour les eaux tumultueuses de se faufiler avant de se fracasser dans un mince couloir fluvial. Surveillés par un moniteur, de jeunes canonistes sortent un par un de cette bouche béante et obscure avant d'achever cette virée à la force du courant par un toboggan naturel.
Rapidement, les ressauts rocheux se succèdent au même rythme que les piscines cristallines et de couleur de jade. Les opportunités de sauter les pieds en avant favorisent les plongeons et les figures acrobatiques. Un spectacle hallucinant ! Des gamins en file indienne combattent leur peur du vide et se jettent avec courage. Nous-mêmes, nous sommes attirés par le besoin de nager dans une vasque plus éloignée, nous permettant de nous rafraîchir. Ensuite, sur notre parcours, des gerbes en continue jaillissent d'entre les rochers ; ces eaux tourbillonnantes rappellent le tambour d'une machine à laver, le vacarme en moins et le charme en sus.
Le détroit aboutit alors à un large cordon, pendant que les rives s'écartent. La luminosité est plus diffuse, révélant un immense gué. Des odeurs de romarin nous accompagnent agréablement. Après un virage, nous arrivons à une retenue d'eau, El Salto de Bierge, barrage de 9 mètres et fin du canyon de Peonera. Par ici, les berges sont très fréquentées. Des familles entières dorent au soleil. D'autres font des longueurs dans la rivière. L'attraction majeure de ce recoin authentique est le rebord du barrage donnant la possibilité de s'asseoir et de jouir du paysage. Depuis cette écluse à la flore luxuriante, des jets d'eau surgissent en cascade. Les plus audacieux se lancent dans les chutes pour un plongeon pimenté de sensations fortes. En contrebas, le bassin forme un nouveau segment du rio Alcanadre qui se poursuit en direction du sud au-delà de la Sierra de Guara.
Pour rejoindre un sentier sur la rive gauche, nous devons traverser la rivière jusqu'aux hanches. Hors de l'eau, nous grimpons le flanc d'une colline jusqu'à une plateforme aménagée qui surplombe le barrage. A une brasserie, nous nous délectons autour d'une ritournelle de bière.
Nous prenons route vers l'Est, dans le prolongement du versant sud des Pyrénées espagnoles. Avec une consonance africaine, Alquézar est une cité bâtie sur un piton rocheux de calcaire et perchée à 660 mètres d'altitude, à proximité des gorges du Rio Vero. Ce village mozarabe est original par ses pierres aux couleurs ocres et son aspect de forteresse.
Auberge-refuge située au bout d'une ruelle de sable, au bord d'un champ de romarin, avec vue imprenable sur le Cloître de la collégiale, La Era est un établissement assez frustre éloigné de cette appellation d'auberge. Deux dortoirs avec couchages juxtaposés sur deux étages de plancher constituent son unique confort. Une minuscule porte-fenêtre donne sur un balcon sommaire. Au dîner, une grande tablée est allongée dans le jardin. Nous rejoint alors un autre groupe de Natura mené par Jeannot, le grand patron de l'association. Ils achèvent à l'instant plus de vingt jours de traversée des Pyrénées, du nord au sud, depuis Lourdes jusqu'en Sierra de Guara. Un extraordinaire voyage itinérant d'une centaine de kilomètres, suivant un axe perpendiculaire, idéal pour parcourir une multitude de paysages sans portage et en bivouac !
A la nuit tombée, les illuminations nocturnes ravivent les façades argileuses et médiévales d'Alquézar. Rares ceux qui sont partis se coucher à minuit, alors que la bande à Jeannot descendait encore des litres de vin et de rhum – ou un certain mélange des deux.
Cette journée vient clore une série de découvertes des endroits les plus reculés de la Sierra de Guara, avec son lot de canyons, de rios, de falaises abruptes, de cavités, de flore méditerranéenne, de chemins secrets et de vautours nous survolant par dizaines. Elle est aussi la somme de tous les plaisirs visuels et aquatiques que le groupe de Natura a savouré le long de cette semaine.
Semble-t-il, la soirée espagnole suivie par Jeannot et les propriétaires de l'auberge s'est terminée tard. Les tables supportent encore des cadavres de bouteilles renversées et des verres par dizaines traînent dans l'herbe.
Je profite du calme de ces premières heures de l'aube pour flâner dans les ruelles du village. La lumière dorée du petit matin sublime les murailles d'Alquézar, projetant une ombre douce sous une voûte précocement bleutée. Il est impressionnant de constater une multitude d'ermitages à l'entrée du village, comme une invitation au recueillement et à la simplicité.
Après le petit-déjeuner – préparé en l'absence des propriétaires ! -, notre groupe entame une progression sur les pavés du centre urbain pour une traversée tranquille et déserte. Bien vite, nous quittons le village par un chemin conduisant, à travers une garrigue, vers la Colline de San Lucas. De son sommet ensoleillé, nous surplombons les maisons d'Alquézar, toujours sous l'effet du grand sommeil. Depuis l'autre versant, se déploient de part en part crêtes et falaises à la couleur ocre orangé. Une large faille se dessine en contrebas, dans un paysage fissuré mais robuste. Le canyon du rio Vero est considéré comme le plus long de la Sierra de Guara (15 kilomètres environ) et le plus varié dans ses aspects. Son attirance provient aussi de la facilité à le parcourir du nord au sud, depuis Lecina à Alquézar.
Un sentier tracé est visible à flanc de colline, jusqu'à disparaître dans les viscères de l'entaille. A chaque lacet, nous nous enfonçons vers le coeur du ravin, pendant que les parois vertigineuses nous englobent peu à peu de leur manteau sombre et nous éloigne des rayons du soleil matinal. Nous arrivons plus bas au pont romain de Villacantal qui a la caractéristique d'être bâti en angle pour résister à la pression des eaux. Au-dessous coule le río Vero. Par ici, l'air est frais et la rivière peu profonde. Nous évoluons d'abord dans une enclave à ciel ouvert et bordée d'une végétation méditerranéenne adaptée à l'humidité. La roche se dévoile rarement dans ce tronçon. Cette marche facile et aquatique nous amène en moins de trente minutes à une merveille locale. A l'embouchure du barranco de la Fuente, sur la rive gauche, se dresse Cueva de Picamartillos, une superbe méandre sous grotte. Son aspect orangé intrigue autant que sa forme incurvée ; il est bienfaisant de constater que le lit de la rivière Vero ruisselle jusqu'au fond de la grotte avant de poursuivre son cours en ligne droite en aval.
L'itinéraire se poursuit sur une passerelle métallique aménagée le long d'une paroi rocheuse, en surplomb du rio. Une seconde passerelle nous transporte à un vieux barrage d'une ancienne usine hydro-électrique. Une belle cascade artificielle déverse le rio Vero dans une vasque profonde d'un bleu turquoise. Cet environnement magique et hors du temps a créé un espace serein, invitation à la baignade et au repos. Sur des rochers blanchis et trempés, nous prenons notre dernier déjeuner ensemble sous le soleil aragonais et les pieds dans l'eau. Nous progressons ensuite dans les Gorges de Castillo, tantôt à gué, tantôt sous le couvert de feuillages. Bientôt, un panneau indicateur nous enjoint à suivre une passerelle pour gagner Alquézar en amont. L'ascension alterne par des escaliers sur planches de bois et sur des rochers creusées à flanc de falaise. Une multitude de passerelles montantes et ombragées s'enchaîne ainsi en remplacement d'un sentier ordinaire.
A notre retour dans la cité médiévale, les rues ne sont pas plus agitées qu'à notre départ quelques heures plus tôt. Les rideaux des maisons sont encore tirés, les balcons vides, les places désertes, les terrasses silencieuses. La présence humaine devient une denrée rare dans cet immense espace de calcaire et sec. Au retour à l'auberge-refuge La Era, nous récupérons nos affaires de la semaine et quittons Alquézar en camionnette. Nous franchissons la frontière française au bout de deux à trois heures, après avoir apprécié une dernière fois la déferlante des paysages aragonais.
Les rencontres culturelles et aquatiques des jours précédents ont frappé tous les esprits par leur diversité et leur humilité sur un territoire voué à la sécheresse. Contraste saisissant qui augure la place aux plaisirs simples mais extrêmes, tel que le canyoning, l'escalade, le VTT, la randonnée, les baignades, ainsi que le culte associé aux pèlerinages. Pays de légendes, le Haut-Aragon cultive le mystère de sa longévité et conjugue son attraction inébranlable avec une soif de l'aventure - et cela à travers un passé abritant un nombre impressionnants d'ermitages, témoins d'une intense vie religieuse révolue aujourd'hui. Nul doute pouvons-nous nous écrier en choeur que la Sierra de Guara est un monument intemporel et le contrefort des Pyrénées !