Auvergne, au pays des volcans

Date: 
Juillet 2004

« L'Auvergne est comme une femme : à peine est-on dans ses bras chaleureux et verdoyants, ou au creux de ses formes arrondies, qu'on refuse de les quitter... »

Circuit de huit jours au pays des volcans, depuis La Bourboule à Clermont-Ferrand, en passant par le Sancy.

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Préambule : La Bourboule

17 Juillet 2004

Décidément, à force d'y songer, jamais je ne me serais cru suffisamment fou pour vouloir partir ainsi, seul, sur les sentiers de l'Auvergne. Dès le mois de mars, je m'y préparais en consultant des brochures commandées par Internet ; aussi mes envies de m'éloigner de Paris et de briser la monotonie se décuplaient-elles. Plus je m'enfonçais dans les merveilles à découvrir là-bas, plus mon esprit s'égarait vite en vagabondage.

Dès lors où mes dates de départ et de retour furent fixées, ni mon entourage familial ni professionnel ne devenait plus mon centre d'intérêt. Rien d'autre que la région du Sancy, dont je devais accaparer les douceurs du paysage et la tranquillité. Je m'offrais par conséquent une véritable cure de désintoxication : il me fallait d'urgence déraciner du travail. Le choix de cette destination avait été établi pour le besoin d'un roman. Ou, plus exactement, pour une série de chapitre inspirée en partie par l'Auvergne. Donc je partais l'esprit léger et confiant. Après une succession d'échanges auprès de l'agence « Puy de Dôme tourisme », me voilà prêt pour de longues journées de randonnée.

Non, mon voyage dans le pays des Volcans ne serait pas de tout repos. Un circuit en boucle de quatre jours et cinq nuits m'attendait, suivi de près par un itinéraire libre de deux jours et trois nuits ; je devais enchaîner par une visite en profondeur de la ville de Clermont-Ferrand, où je ponctuerai le tout par... Silence ! inutile d'en dire plus, la surprise est au bout de mes carnets.

Après des préparatifs soigneusement emballés, j'enfourchai le train de 8h47, depuis Paris et en partance pour la Bourboule, via Clermont-Ferrand ; et le cœur serein je savourais à l'avance les petits bonheurs que mon séjour me procurerait. Dois-je préciser que ma dernière excursion en dehors de la région parisienne - mise à part la Bretagne d'où je suis originaire - remontait à cinq ans ? L'occasion et mes finances m'interdisaient tout voyage coûteux. Raison supplémentaire pour profiter à fond de ces huit prochains jours.

Dans le train, le sommeil me transporta dans des rêves féeriques, parsemés de verdure, de lacs et de montagnes à ravir. Mon voyage imaginaire eut, à regrets, une fin : l'annonce de l'entrée en gare de Clermont-Ferrand me fit sursauter. A peine eus-je le temps de réfléchir à mes actes, que déjà je mettais pied à terre sur le quai. Le soleil était camouflé par une mince couche nuageuse, à la limite orageuse ; cependant l'air était suffocant, la sueur se gluant vite à la peau. Je rejoignis d'urgence ma correspondance sur un autre quai et m'installai dans le TER. Les quatre-vingts minutes qui me portaient jusqu'à la Bourboule (850 mètres) me parurent très court, tellement je me surprenais à rêvasser.

Il me fallut peu de temps, au sortir de la gare, pour dégager mon appareil photo de mon sac et mitrailler tout ce qui rendait grâce à mes yeux. Proche de l'église, je me fis accoster par deux petits vieux qui regardaient avec insistance mon matériel photo. Une brève conversation convergea vers les clichés intéressants à acheter, dans les Souvenirs, puis l'un d'eux me questionna le menton rieur : « Connaissez-vous la photo à prendre en noir et blanc ? » Je répondis négativement, il enchaîna sans tarder : « Un curé dans la neige ! » Il termina dans un bon éclat de rire. Nous nous quittâmes ainsi, après un salut. Cet accueil improvisé me donna raison sur l'esprit campagnard et sauvage de l'Auvergne.

En bordure de la Dordogne, qui traverse la Bourboule depuis le Massif du Sancy pour se jeter en Corrèze, cette ville est réputée pour sa vocation thermale. Je déambulais dans les rues les yeux submergés d'émerveillement.

J'effectuai un repérage rapide de mon hôtel, « Le Charlet » ; puis je prolongeai ma visite des lieux. A un carrefour, à la sortie de la ville, je consultai un topo-guide pour ma prochaine destination. Mon pèlerinage débuta par la Roche des Fées.

J'enjambai la Dordogne par un pont et m'engageai dans une avenue en pente abrupte. A peine une centaine de mètres plus haut, je tombai sur un petit parking. Sur ma droite, un talus rocheux m'invitait à l'escalader : c'était le rocher de la Bourboule, qui surplombait la ville entière et ses environs escarpées. Je m'exaltai à la vue d'une perspective saisissante sur, à ma gauche, la Banne d'Ordanche et, au loin, le Puy Gros ; et à ma droite, une partie de la roche Vendeix. Plus éloigné encore, je pouvais reconnaître les va-et-vient des téléphériques jusqu'au plateau de Charlanne.

L'inspiration me vint pour immortaliser ces différentes images en clichés. Certes, les turbulences nous menaçaient d'une froideur par la présence de nuages persistants, pourtant le tournesol accroché au ciel frappait très fort à chacune de ses rares apparitions ; tandis que la chaleur, dans ces moments, redoublait d'intensité avant de chuter brutalement dans la fraîcheur.

Ici, j'en profitai pour me reposer et téléphoner à mes parents, en Bretagne. Sitôt de nouvelles photos prises sous différents angles, je quittai le rocher et grimpai avec conviction jusqu'au sommet de la Roche des Fées, à 900 mètres d'altitude. Là-haut, je découvris un panorama inattendu. La Bourboule se distinguait difficilement à travers les feuillages. En revanche, la Banne d'Ordanche était de loin le lieu le plus visible. Il surplombait à trois kilomètres le village de Murat-le-Quaire, où j'envisageais de passer une nuit dans les prochains jours ; ses maisons étaient facilement reconnaissables avec ses toits couverts de lauzes.

Finalement, je redescendis de la Roche depuis un autre versant, alors que 18 heures sonnaient bientôt. Personne ne m'avait forcé à gravir cinquante mètres plus haut, avec mon sac à dos de surcroît ! Cependant, cette première balade improvisée dans les rocheuses m'avait permis de constater ma bonne endurance physique et, au surplus, m'avait ouvert complètement l'appétit. Désormais, direction avant tout vers l'hôtel !

« Le Charlet » bénéficiait d'un goût du terroir, un charme infroissable. Ma chambre était convenable pour une seule personne et je commençais déjà à déballer mes affaires sur le lit : ma randonnée récente m'avait plongé dans une sueur que seule une douche désaltérante achèverait d'effacer les traces. L'hôtel renfermait de nombreuses propriétés stimulantes : espace Tonic, au sous-sol, avec piscine, hammam et jacuzzi. Quel délice ! Je me suis régalé une demi-heure durant, pataugeant, nageant, voguant au rythme des vagues. Jamais je ne m'étais senti aussi bien, et en m'amusant en plus !

A partir de vingt heures, je descendis, décrassé, jusqu'à la salle de restaurant. Chaque table est réservée en fonction du numéro de la chambre ; la cohabitation avec les autres tables devenait, ainsi, peu conviviale.

La chaleur s'accroissait en début de soirée ; une atmosphère pesante accompagnait le repas : un orage en perspective ? Ce soir, soucieux de mémoriser mon itinéraire du lendemain, je restai tard dans ma chambre. Une longue journée m'attendait et, paraît-il, le sommeil avait le vice d'être réparateur.

La Bourboule - Station du Mont-Dore - 10 km

18 Juillet 2004

Mon réveil se déploya dans la grisaille. La prévision de la veille se vérifia en examinant le ciel. La noirceur au-dehors m'horrifia soudain. Coûte que coûte, ma randonnée jusqu'au lac de Guéry devait être achevée à son terme. Ma certitude s'écroula au moment de prendre ma douche : l'orage éclata et des averses d'automne continuèrent d'inonder ce coin du monde, en précipitant les alentours dans les ténèbres. Un souffle de désolation me pénétra quand, depuis la salle de restaurant pour le petit-déjeuner, tous entendirent la tempête redoubler d'intensité.

J'abandonnai l'hôtel à 9h30, sous une pluie finalement timide et, accrochée à mon sac à dos, mes victuailles du midi se balançaient. Quelques pas plus loin, la pluie déversa encore à trombe d'eau. De fines gouttes perlaient à mon passage, m'éclaboussant et m'inondant. Proche de l'église, je m'autorisai une halte et m'enfilai un vêtement de pluie. Trempé des pieds à la tête, le froid balança son dévolu sur moi.

M'éloigner de la Bourboule devint une nécessité, à cause de mon refus d'attendre une accalmie. Aidé par un topo-guide et la carte du Sancy, je m'échinai à localiser le tronçon du GR 30 pour mieux axer mon projet. Les panneaux directionnels et indicateurs s'embuaient jusqu'à disparaître parfois de mon champ de vision. Les crêtes et le ciel se confondaient en une noirceur terrifiante.

J'atteignis avec peine le hameau des Planches et cherchai un abri salutaire. Le seul qui fut accessible était le dessous des arbres, près d'un torrent déchaîné. Puis je repris mon itinéraire sur une route forestière, en pente ascendante.

De fines gouttelettes ruisselaient sur mon visage, mes joues se mouillaient. Le ciel pleurait et les nuages, s'essorant, se vidaient de leur contenu. Au milieu d'un sentier à plus de 1000 mètres d'altitude, je poussai ma gueulante dans un cri féroce, qui s'était répandu en écho. Je hurlai même à nombreuses reprises successives. Cela apaisa légèrement ma colère. Une pluie diluvienne et discontinue s'abattait sur toute la région. Je pestais contre ce temps médiocre. Ma première journée de randonnée subissait un avortement misérable. Je devenais maussade comme la météo. Impossible de bien distinguer les chemins ou les indications de randonnée à travers champs, je me perdais facilement entre toutes ces allées qui se croisaient. A treize heures passées, en gravissant une pente devenue trop raide, je devais me rendre à l'évidence : jamais je ne parviendrai au lac de Guéry. Loin et périlleux, et sous cette pluie battante, la grosse difficulté aurait été de fermer cette boucle jusqu'au Mont-Dore. Je pris finalement la résolution, désagréable et irréversible, de rejoindre mon prochain hôtel. Cette idée sitôt fixée dans mon esprit, je m'aventurais dans une piste descendante. Finalement, vers quatorze heures, les larmes célestes cessèrent, et je découvris une meilleure visibilité. Cet itinéraire improvisé fut d'ailleurs très agréable. Pourtant, au cours de mon odyssée solitaire, je ne côtoyai aucun randonneur. Une certitude, fermentée graduellement, me vint : si possible, il fallait coûte que coûte, Enfers et contre tout, reprendre cette randonnée inachevée pour une prochaine année. Je méprise de demeurer sur une défaite.

Après maintes éclaboussures sur des pierres encore pleureuses, je rejoignais la D996. Très vite, j'entrevis le hameau des Planches, que j'avais quitté quatre-vingt dix minutes auparavant. J'enrageais encore pour avoir accompli une boucle qui m'avançait peu. Je parcourus la départementale vers ma prochaine étape, six kilomètres en contrebas. A moitié du circuit, je m'arrêtai près de la Taillerie du Sancy. Je m'installai sur des bancs et me restaurai enfin. Des ondées continuaient à persister mais c'était sans compter ma terrible fureur pour les forcer à déguerpir.

Je pénétrai aux abords du Mont-Dore (1050 m) seulement à seize heures. Quelques lieux-dits plus tard, j'accédai à la ville elle-même. Derrière moi, un ciel noir se profilait dangereusement. Ici, une nouvelle averse me saisit par surprise. Une pancarte m'indiqua l'office de tourisme. Selon mes espérances, j'escomptais recueillir la localisation précise de mon hôtel. Bientôt, l'averse se convertit en tempête furieuse : me voilà encore inondé ! Je dus m'abriter sous la terrasse d'un bar en songeant à une éventuelle trêve orageuse. Vaines pensées ! Cette dégringolade houleuse semblait imprévisible quant à son arrêt définitif. J'obtins, par la patronne du bar, la meilleure route pour l'office de tourisme et je partis, la capuche sur mon crâne dégarni.

Dans un bâtiment aux allures de chalet, j'atterris complètement trempé. A l'accueil, l'hôtesse m'informa que mon hôtel était situé à trois kilomètres d'ici, vers la station du Mont-Dore, au pied du Sancy ! S'engager sous ce torrent interminable m'était déconseillé ; aussi demandai-je à tout hasard si un car établissait une liaison jusque là-bas. Par bonheur, le prochain et dernier passage était prévu dans quarante-cinq minutes. Je patientai avec une lente agonie, dans l'office même. Je discutai brièvement avec une vieille dame qui passait chacun de ses étés au Mont-Dore, et c'est la première année que la menace orageuse était si présente. Le dimanche dernier, me raconta-t-elle, « il a même fait très froid ». Puis elle ne cessa de rabâcher cette information, au détriment de mon extrême amabilité et de ma patience.

Finalement, dès dix-huit heures, le car s'interrompit à la station d'arrêt, face à l'office. Quinze minutes passant, j'appareillais devant une grandiose maison-chalet, l'hôtel « Au Puy Ferrand ». Sans m'attarder, je pris possession de ma chambre et, sur le lit double, je déballai mes affaires mouillées. Je dressai un rapide inventaire des effets récupérables et irrécupérables. Le tri s'annonçait difficile, me trouvant au bord de l'épuisement. J'avais tant besoin d'émerger après ce flot d'épreuves que je me sentis déjà usé.

A la salle du restaurant, je ressentis pleinement ma fatigue. Pour l'apaiser, je commandais du Rosé Saint-Pourcin. Au terme de quatre verres, l'esprit m'abandonnait pour laisser place à une certaine amertume. Autour de moi, le flou s'installait. Le va et vient continu des serveurs et serveuses, zigzaguant entre les tables, me faisaient sombrer dans une somnolence irréversible. Seulement la grande cheminée allumée, à deux mètres de ma table, s'avérait capable de me tenir éveillé.

Le soir, après le dîner, je m'étalai en biais sur mon lit, rompu : impossible de rédiger pour narrer ma journée. Pour passer le temps, je visionnai un film à la télé. Je m'écroulai vite dans un sommeil laborieux et peu enclin au repos. Au moins, l'avantage de cette journée était que je ne souffrais d'aucun coup de soleil.

Station du Mont-Dore - Super-Besse - 7,4 km

19 Juillet 2004

Cette fois, mon retour hors des rêves nocturnes se déroula en douceur. Mieux : le soleil était au rendez-vous. Un ciel azur et une aube naissante complétèrent ma joie. Un rideau de lumière rosée caressait les crêtes éclatées du massif du Sancy. Celui-ci m'apparaissait comme une rangée de canines. Cette seconde journée se présentait sous une meilleure influence. Je bénéficiai de ce temps radieux pour, dès six heures du matin, procéder à des prises de vue de la chaîne montagneuse, depuis le balcon de ma chambre. Puis, ma douche finie, je descendis pour le petit-déjeuner.

L'heure suivante, après avoir traîné à ranger mes affaires par manque de conviction, je sortais de l'hôtel le cœur serein. La chaleur prédominait sur les crêtes. Tantôt sombre comme une femme en colère, tantôt chaleureux comme une femme accueillante, le Sancy se dévoilait dans un sublime écrin de verdure. Dans la station, au pied des pistes de ski, je repérai le balisage jaune de Chamina. Le chemin du Sancy est, avec le sentier du val de Courre reliant le Puy Redon, un des deux passages proposant une montée balisée jusqu'au Puy du Sancy. La grimpette sur deux kilomètres et demi était rude, presque à pic à certains endroits et très caillouteux. Je parvins sur la Dore (1670 m) en fin de matinée. J'aperçus avec davantage de netteté le sommet du Sancy ; il ne faisait pourtant pas partie de mon programme du jour. Ainsi, depuis le col de la Cabane (1790 m), des randonneurs se lancèrent à l'assaut du fameux Puy, en procession. De mon côté, j'empruntai un petit sentier car un panneau indicateur mentionnait la direction pour Super-Besse. Le chemin était étroit, coincé entre un versant rocheux, celui du flanc sud des puys de la Perdrix et Ferrand, et un précipice avec vue sur le Puy Gros ; cependant le paysage de ce côté-ci m'apparut merveilleux. Je longeai une vallée qui gagnait, dans le lointain, la crique de la Fontaine Salée, une contrée féerique mais hélas gâchés par des résidus nuageux s'éternisant dans les plaines. Le ciel se chargeait aussi d'une horde nébuleuse, laissant craindre à tout instant le déversement intempestif d'une giboulée d'eau. Parfois, je me surprenais à rêver en contemplant ces hautes montagnes, ces roches aux versants escarpés et pourtant foulés par des centaines de chaussures à crampon. Je me disais alors que Dame Nature allait me forcer à revenir en ces lieux pour me permettre de tout parcourir : un unique aller-retour serait insuffisant pour traverser de bout en bout le pays auvergnat.

Je déjeunai vers treize heures au col de Coulhay (1685 m), face à un dôme arrondi nommé « Montagne Haute » : le GR 30 le coupait de part et d'autre. Mes pieds s'étaient séparés de leurs cuirasses pour mieux jouir du bon air. La sérénité du col me sembla sorti d'un rêve éveillé. Le passage des randonneurs sur le sentier davantage élargi au précédent, entrait parfaitement dans ce cadre idyllique. Au loin, j'entrevis un lac : sûrement celui des Hermines à Super-Besse. Au-dessus, les nuages étendaient leur empire sans vergogne.

L'estomac rassasié, j'allais poursuivre tranquillement mon chemin, qui suivait maintenant le GR 4. Sachant que ma destination de la journée était tout proche, je m'engageai, à une intersection, sur une pente descendante. A ma gauche, s'étendait la plaine des Moutons et, au-delà, la vallée de Chaudefour me susurrait de la contempler. Le lendemain, mon circuit devait enjamber cette route pour le retour, dans l'espoir d'y observer, au fond de la vallée, des mouflons.

J'attaquais ainsi le versant sud du massif du Sancy. Au fil de ma descente, le ciel s'éclaircissait et le panorama se modelait en une succession de vallons creux.

Je m'écartai un moment sur le côté pour laisser passer des VTT fous furieux, dévalant à toute vitesse. J'en profitai pour effectuer des prises de vues. Hélas, le lointain demeurait brumeux, rendant difficile la visibilité des volcans ou des petits dômes. Je fulminai intérieurement, m'estimant malgré tout chanceux d'apprécier un tableau si verdoyant et reluisant, saupoudré de reflets bleutés autant dans le ciel que sur terre.

A une courbe, un rocher rehaussé d'une croix m'intrigua. A son approche, je découvris une table d'orientation annexée par un descriptif écrit sur une plaque en verre. Il s'agissait de la Croix de Seignavoux, qui surplombait une plantation et des bois. La chapelle de Vassivière, haut lieu de pèlerinage estival, se distinguait dans la même perspective. Le soleil luisant tapait fort, dès qu'il ne se faisait pas obscurcir inopinément. Je préconisai un repos mérité au pied de la Croix, tout en consolant mes pieds : la souffrance qu'ils enduraient depuis le matin serait finalement récompensée par un massage dans la soirée, tout en sachant que les kilomètres parcourus aujourd'hui deviendraient vite insignifiants en comparaison de ceux à franchir les prochains jours.

Je me remis en selle, certain de finir bientôt cette étape. Je sentis par ailleurs la douce arôme salée du lac des Hermines, dont une extrémité se détachait lentement sur ma ligne de vision. Je discernai finalement des chalets accrochés à un puy. Le restant s'ensuivit dans la foulée. Je me trouvais en vue de Super-Besse, enfoui dans un large vallon, sur l'autre versant du massif du Sancy. C'était une station d'hiver et d'été, nichée dans le cirque glacière de la Biche et accueillant une clientèle des Alpes. Après la traversée d'une forêt, me voilà au terme de cette seconde étape.

Peu d'efforts à consacrer pour repérer l'hôtel « Sabrina », un large chalet comme il en existe en grand nombre dans ces montagnes. Ce fut à grosses gouttes de sueur que je me présentai à la réception. Ma chambre possédait deux lits séparés avec vue sur le lac. Je répartissais mes affaires sur les draps afin de visualiser les cartes d'itinéraire ou les habits utiles pour le lendemain : je commençais maintenant à bien m'organiser, en établissant l'ordre des priorités.

En étudiant l'heure non tardive, j'estimai avoir le temps de sortir et visiter la ville. A l'office de tourisme, je me renseignai sur les chemins de randonnée. Grâce à un plan des rues fourni par l'hôtesse, je m'enthousiasmai sur un sentier qui contournait Super-Besse par l'arrière et qui grimpait en une seule ondulation jusqu'à la Plaine des Moutons, pour ensuite gagner le col du Coulhay déjà traversé. Sitôt mon état des lieux achevé, j'acquis, auprès de la même hôtesse, un tee-shirt aux couleurs et au logo du Massif de Sancy ; puis je quittai l'office pour me mélanger à la foule de touristes envahissant les pavés.

La rue principale de Super-Besse regorgeait de boutique-souvenirs et de quelques restaurants proposant les mêmes spécialités auvergnates. Je flânai entre les différents vacanciers sans trouver un souvenir attirant. Certes, les objets à l'effigie des animaux de la région paraissaient amusants ; or, à long terme, je me lasserai vite de ces futilités si jamais j'en prenais un.

En parvenant au bout de cette grande rue, j'entendis en écho le tambour du tonnerre. Derrière moi, le ciel au-delà des pistes herbeuses se noircissait, précipitant la station sous un rideau ombragé. Je me dépêchais de faire machine arrière et de rentrer à l'hôtel. L'averse approchante s'annonçait violente. J'assistais ainsi, dès ma montée dans ma chambre, à la colère du ciel, grondant, déchaîné, suivi par une pluie de grêle incessante. Le froid apparut, cruel, destructeur.

En soirée, la salle du restaurant me parut désemplie. A peine le quart des tables était occupé par deux familles, un couple et moi-même. Je m'interrogeais sur la raison estivale de cette désertification. Il fut improbable que seule la météo instable en fut la cause. Le temps étant redevenu clément, je sortis dehors. L'atmosphère était suffocante, orageuse ; par moments un vent de fraîcheur faisait frissonner les cimes des arbres. L'horizon était suffisamment clair pour autoriser la visualisation des dizaines de petits dômes qui cernaient la ville, selon une ligne horizontale bien mesurée. Finalement, je remontai à ma chambre, cette fois pour me coucher. Auparavant, je consacrai les soins nécessaires pour soulager mes pieds : des pansements en ornèrent vite le dessous.

Cette nuit, mes rêves s'acheminèrent paisiblement vers la découverte de superbes vallons, enrichie par la montée sur des volcans âgés de plusieurs milliers d'années.

Super-Besse - Station du Mont-Dore - 5 km

20 Juillet 2004

Une fois n'était pas coutume, la morosité demeura le maître-mot de cette nouvelle journée. En balançant un œil derrière les rideaux, je découvris les chaussées encore mouillées. Pour mieux prendre en photo les pistes et le lac, je dus recourir à l'artifice de filtres dégradés et créatifs. Un bleu par là, du jaune par ici, et l'illusion fut parfaite !

Par-delà les fenêtres du restaurant, le ciel allait en s'éclaircissant, en dépit d'un monceau de brume flottant au-dessus des crêtes verdoyantes. Je songeais alors à ma dynamique de marche en fonction du temps à parcourir et de la lourdeur de mes jambes.

Avec une heure d'avance sur l'horaire de la veille, je m'éloignais définitivement de « Sabrina » par une route qui contournait l'hôtel par derrière, le dos chargé et l'appareil photo autour du cou. A la sortie de Super-Besse, un kilomètre et demi en amont, je grimpais sur le sentier du Chambourguet, longeant le Puy du même nom. Déjà, le ciel derrière moi disparaissait au mépris d'une bruine trop orgueilleuse pour en rester ainsi. Je la regardais gravir les kilomètres plus rapidement que moi. La chaleur demeurait étouffante pour un début de matinée, ce qui me réconfortait dans l'idée d'un beau dégagement de ces nuées ténébreuses.

Je cheminais sur une piste de fond qui joignait, dans une montée toujours grandissante, la Plaine des Moutons. Après cet objectif, je devrais improviser. Maintenant, aucune des percées du soleil ne parvenait à dégager définitivement la masse vaporeuse. L'ennemi progressait en terrain conquis, sans se laisser abuser par d'éternelles attaques du front. Une nouvelle calamité allait s'abattre sur mes aventures. Ainsi, en venant à hauteur d'une ferme, je découvris soudain la fausseté de mes prévisions : un dense brouillard masquait lentement mon parcours et, derrière, effaçait à mon insu mes traces. Que faire dans ces moments-là ? La brume gagnait encore du terrain. Pourtant, je persistais à poursuivre avec l'espoir d'une amélioration. Très vite, je fus encerclé par cet épais manteau nuageux, moite et glacial. Je m'enveloppai d'un vêtement chaud, protégeai mon sac des gouttelettes d'eau par une housse et repris ma pénible marche. Je perçus plus haut un amas de pierres émanant du néant visqueux et résolus à attendre ici. Un panneau indiquait le « Chemin des Rondes », au numéro 31. Accomplissant un tour rapide de la situation, je constatai alors le manque de visibilité des alentours. Le brouillard me prenait en otage, enfermé dans son humidité déplaisante et grasse. Impossible dorénavant de nier l'évidence : jamais il n'y aurait d'adoucissement. Suivi de cet autre constat terrible : le chemin semblait si impraticable que seul un retour en arrière était conseillé. Un nouvel obstacle me saisit : impossibilité, après analyse et réflexion, de revenir sur mes pas compte tenu de la faible luminosité. Les températures chutaient considérablement, n'avoisinant que les treize degrés. L'hiver était-il donc proche ?

Un bruit suspect attira mon attention : une forme inhumaine, monstrueuse, surgissait de nulle part, depuis la montagne, et descendait en poussant des cris stridents. C'était un tracteur, reconnaissable après avoir cligné des yeux plusieurs fois. Il se dirigeait prudemment vers la ferme située une centaine de mètres en contrebas. Le quart-d'heure suivant, ce fut trois VTT à prendre la même route cabossée et tortueuse. Les cyclistes firent halte non loin de mes pierres, sans m'apercevoir, et semblèrent se consulter pour se repérer dans ce dédale brumeux. Puis, après concertation entre eux, ils pédalèrent à nouveau jusqu'à la vallée.

Je m'encourageai à contacter mon hôtel de Super-Besse pour qu'ils alertèrent les secours ; il était 10h45. En ces instants-là, la tendance est d'imaginer vite des bruits. Tout peut nous faire sursauter, un simple sifflement fait craindre l'arrivée de projectiles « aveugles ». Le paysage évoquait ainsi l'Ecosse ensevelie sous une brume persistante, tandis que les blocs de pierre prirent rapidement l'apparence de ruines d'où pouvaient surgir à tout moment des êtres immondes et livides. Je compris mieux l'expression « le ciel va nous tomber sur la tête ».

Vingt minutes passant, un appel téléphonique de la gendarmerie m'assurait qu'une équipe d'intervention était sur le départ pour me récupérer. Mon interlocuteur me conseilla de boire et de manger des fruits, de même je lui signalai la borne près de laquelle je m'étais arrêté. Dans cette attente, je me demandai si je n'allais pas y rester définitivement ; il était idiot de penser cela. En pareille circonstance, souvent, les minutes s'apparentent à des heures ! Je pestais, bien entendu, contre ce nouveau fléau qui m'avait poignardé en plein cœur.

Le gendarme au téléphone me contacta une seconde fois, pour me réconforter, constater mon état et certifier la venue de ses collègues dans les dix prochaines minutes. Pour me prémunir de mes propres angoisses et apaiser mon impatience, je buvais, croquais une pomme, buvais à nouveau et marchais beaucoup. Ici, tel un beau destrier galopant sur les hautes collines et sortant de l'ombre, un véhicule 4x4 fit irruption dans mon espace restreint et solitaire. Il descendit le chemin par lequel j'escomptais, à l'origine, emprunter. J'effectuai de grands signes pour me faire repérer, selon les recommandations du gendarme ; puis, comme la cavalerie venait de s'interrompre à ma hauteur, j'enfourchai mon gros sac à dos, ainsi que mon sac photo et je me précipitai vers mes sauveteurs. Une jeune femme et le conducteur constituaient cette équipe. J'embarquai avec eux, sur le banc arrière. Je leur précisai ma destination, le Mont-Dore. Par bonheur, justement, c'était depuis la station du même nom qu'ils venaient : Super-Besse ne possédait aucun poste de secours. Ils accomplirent un demi-tour et garantirent de me ramener jusqu'à mon hôtel. Le chauffeur - le chef visiblement - m'appris que la bruine avait atteint les deux versants du massif du Sancy et que la visibilité restait difficile à partir de cinquante mètres. Sa partenaire me questionna sur mon identité, mes coordonnées et mon âge.

Le retour fut des plus chaotiques. L'humidité permanente rendait les chemins et les verdures totalement glissants et boueux. Sortir par un temps pareil pour braver le danger devenait imprudent ; toutefois, à maintes reprises, nous croisâmes des randonneurs qui, seuls ou en groupe, s'aventuraient « à l'aveugle » dans cette confusion fumeuse, dissimulant ainsi des précipices d'une hauteur d'une dizaine de mètres. Le chef de la patrouille s'échinait à les dissuader de poursuivre ; au mieux, il leur désignait le prochain refuge, la prochaine télécabine pour s'abriter ou rentrer chez eux. Nous dépassâmes des groupes vêtus d'une façon légère, sans aucune tenue de pluie ou chaude ! De jeunes enfants, de surcroît, les accompagnaient ! L'inconscience de certains adultes m'effrayaient parfois...

Au bout d'une demi-heure, je reconnus, non distinctement cependant, des formes vallonnées déjà traversées la veille : nous étions proche du Puy du Sancy, à deux kilomètres de la station du Mont-Dore. Il suffisait de descendre le chemin du Sancy, qui avait assisté à mon ascension, et l'autre extrémité du tunnel touchait enfin à sa conclusion. Le conducteur serpentait à vitesse réduite jusqu'au fond de la vallée ; par moments il ralentissait à la vue de nouveaux randonneurs insouciants du danger. D'une voix forte, il leur décourageait et leur sommait de redescendre. En fin de parcours, la vue de mon hôtel « Au Puy Ferrand » m'enthousiasma. Je sautai pied à terre face à l'entrée et me fondit en remerciements auprès de mes sauveteurs.

A la réception de l'hôtel, la femme fut surprise de me voir de si bonne heure. Elle m'enregistra dans sa base de donnée et me remit la clé 41. Ma nouvelle chambre comprenait deux lits séparés, devant un canapé-lit : pour moi seul, cette pièce paraissait éternellement trop vaste. Les minces fenêtres sans balcon étaient orientées vers le massif du Sancy. Hélas, à cette heure, le panorama que je découvrais si ensoleillé et si vivant une journée auparavant, représentait dès lors une désolation qui semblait ne connaître aucune issue. Etait-il probable que tout le massif se fut brusquement transformé en une ombre géante et visqueuse ? Une masse nuageuse dévorait la station entière, après avoir englouti les crêtes et les pics ; elle ne restait plus qu'à grignoter les routes départementales et les ruisseaux pour parachever son œuvre de destruction.

Bien vite, je songeais aux prévisions météorologiques : le temps deviendrait clément dès le lendemain, tandis que la canicule tant annoncée devrait être attendue dans les deux prochains jours. Je respirai de soulagement, sans comprendre pourquoi cela n'arrivait pas plus tôt. Après un éparpillement de mes affaires sur les lits, je descendis jusqu'au petit salon, proche de la réception, afin de déjeuner. Au fur et à mesure que je me restaurais, j'assistais à une levée du bouclier de l'ennemi : l'horizon s'élargissait. Une première bataille, engagée à l'aide d'un vent allié, avait été remportée. Quant à la guerre, elle se poursuivait dans les méandres du ciel et, certainement, bien au-delà de toute vision humaine. Une curieuse impression se dégageait de cette atmosphère d'épouvante : il semblait que des mains, prenant le contour ombrageux, sortaient des ténèbres pour nous agripper et nous attirer vers elles. Ou pour nous imprégner de leurs empreintes fumantes. Des visages naissaient ainsi ; des visages sans bouche, aux traits sévères et inflexibles.

Je profitai de ces moments de détente forcée pour revenir à ma chambre et capturer des photos. Ce temps instable m'inspira drôlement. Au cours de cette longue séance photographique, je découvrais des brèches de rayons de soleil. Même si des monceaux de brume demeuraient en alerte, des éclaircissements s'opéraient dès 1300 mètres d'altitude. Je saisis bientôt une courte revanche, lors de ces manifestations du soleil, et sortis effectuer une randonnée jusqu'au Puy de Sancy. Je ressentais vivement la nécessité de me dégourdir les jambes.

Du monde peuplait la station, les téléphériques montaient et descendaient à un rythme soutenu. La vie reprenait son cours normal. Des cars de touristes affluaient sur les places de stationnement. Par contre, c'était des parkas ou des habits mi-chauds qui couvraient, des pieds à la tête, les gens que je croisais. Une fraîcheur grandissante animait les alentours. Un sentier au cœur des montagnes gravissait en lacet jusqu'au Puy de Redon, non loin du Sancy, à l'écart des pentes aménagées. L'entrée passait par le contour d'un buron et de deux autres bâtiments montagnards, dont un monument dressé en hommage à trois résistants assassinés. La prairie qui ouvrait ce chemin du Val de Courre, abritait un troupeau de bovins de race salers broutant l'herbe. Elles s'avéraient inoffensives, curieuses ; toutefois elles demeuraient imposantes de par leur stature et leur façon de nous dévisager. Je déambulai entre ces gros monstres à la fourrure pourpre, je les mitraillai de mon appareil photo avec l'espérance d'en tirer des clichés étonnants et drôles. Rassasié de ces images écarlates à la teinte dominante verte, je partis à l'escalade du Puy de Redon, à travers une floraison de gentianes. Cela consistait, à vrai dire, à suivre l'amont d'un ruisseau. De nombreux randonneurs, suffisamment équipés à l'inverse de la matinée, cherchaient à atteindre le même objectif. La seule crainte à ressentir était de se faire surprendre par une nouvelle brume inquiétante et de ne pouvoir admirer le paysage. N'importe ! je devais poursuivre ma promenade, quitte à la prolonger jusqu'au Sancy, lieu de mon véritable dessein.

Dépassant le Verrou, rocher d'escalade, je découvris une vallée émeraude que les monceaux nuageux ne parvenaient pas à obscurcir. Au fur et à mesure de ma progression jusqu'au Col, j'étudiais les deux rangées de montagne que mon parcours perçait largement. D'un côté, le versant présentait un caractère caillouteux, fort étonnant de par sa décomposition et son alignement si précis ; et de l'autre, le versant faisant face au précédent, enfermait une série de pliures parfaitement agencées, éclipsant des pentes ravinées. Cette troublante diversité et cette ordonnance tant maîtrisée, façonnées par la formation des glaciers, me stupéfiaient. Le relief désormais se modelait en une succession d'éclaircies et d'ombres.

Bien après de longues sinuosités, des chapeaux de pierre se dressaient sur des semblants de collines tels des vestiges prêts à s'effondrer. Maintenant, le sentier, succédant à la terre, se prolongeait en une spirale de galets. Je gravis malaisément les derniers lacets d'un couloir étroit, jusqu'à environ 1700 mètres d'altitude ; puis, en me retournant, j'observai attentivement, une fois encore, les hauteurs. La même vapeur épaisse stagnait sur les cimes environnantes. La vision était si lugubre, si irréelle que cela m'évoquait une nouvelle main transparente et cependant ferme, semblable à celle d'un géant, qui s'allongeant désirait ardemment s'emparer des âmes humaines ici-bas. A son effigie, une langue râpeuse, chargée d'une horde nébuleuse, se déroulait au loin sur les pâturages. Il était possible de croire que le ciel allait s'écraser sur la plaine. Toutes les pliures célestes me donnaient le vertige et m'émerveillaient à la fois.

Une famille me dépassa et grimpa jusqu'aux confins de la brume, point central entre le monde des vivants et un autre monde inconnu. Ce groupe de trois personnes s'enfoncèrent dans l'au-delà, jusqu'à disparaître ; je pris une dernière photo de leur existence, en souvenir. L'impossibilité de poursuivre me contraignit au repli. En effectuant le chemin inverse vers le fond du val de Courre, l'après-midi touchait à sa fin.

De retour à l'hôtel, je me plongeai dans la piscine intérieure chauffée, au sous-sol. Elle n'était pas comparable à celle du « Charlet », à la Bourboule. Toutefois, elle semblait davantage spacieuse et profonde. Au dîner du soir, fin reposé, je retrouvai la même salle fréquentée deux jours auparavant. Je m'attablai au même emplacement, proche de la cheminée, éteinte cette fois.

Je me sentis si dégoûté par le peu de découvertes effectuées ce jour, que je montai direct me coucher. Je n'éprouvais guère de volonté de me préparer pour le lendemain. Le sommeil m'accaparait bien vite.

Station du Mont-Dore - Murat-le-Quaire - 17 km

21 Juillet 2004

Mon voeu durant ma nuit agitée était exaucé : le soleil brillait à nouveau et présageait une durée infinie ! La tendresse de mon réveil connut une joie intense sans précédant. La clarté du ciel me comblait. Rien d'autre n'aurait pu me donner à ravir. Cette journée devait clore mon circuit de cinq jours et quatre nuits, mettant ainsi un terme à la première partie de mon périple.

Je m'acquittai de ma note à la réception et questionnai la femme derrière le comptoir au sujet d'une curiosité locale. Dès neuf heures passées, j'étais en partance pour de longs kilomètres de randonnée. J'accomplis un détour par le haut de la station, saluai des vaches salers et accédai tranquillement à un sentier GR 4E menant au Mont-Dore. Au lieu-dit « Les Longes », je traversai un pont sous lequel coulait avec frénésie la Dordogne. Cette image immortalisée sur pellicule, ainsi que la rangée florale derrière moi, symbolisait le retour du beau temps. Plus loin, je rejoignis la Départementale qui reliait Mont-Dore à la station. Puis je gagnai, avant l'entrée dans la ville thermale, un chemin pédestre à ma droite.

Je plongeai alors au creux d'un bois touffu, entre une face rocheuse et un abîme au fond duquel bondissait en abondance un torrent. L'air y était frais, malgré l'humidité accrochée aux arbres. Je dépassai ou me fit dépasser par des randonneurs devenus affluents. Après deux kilomètres de marche sur de grosses pierres et sur un sol terreux, je débouchai en amont à l'une de ces curiosités locales dont j'avais sollicité l'itinéraire. De loin, j'entendais le bruit discontinu d'une chute d'eau. A mon approche d'une clairière, je découvris la Grande Cascade, haute de trente mètres, qui arrosait les récifs à ses pieds avant de se former en torrent et de se jeter dans la Dordogne, en contrebas. Je demeurai en ces lieux sublimes le temps d'une pause-déjeuner, installé à un bloc de rocher surplombant la naissance du torrent. A travers des percées entre les arbres, le ciel se distinguait ; il se voila dangereusement jusqu'à camoufler par instants le soleil et suspendre ainsi la chaleur. Un halo lumineux se créait subtilement parfois au-dessus de la Cascade, valorisant davantage les reflets déjà fondés de façon naturelle aux abords de la verdure.

A mon dépit, il m'était impossible ni de prolonger au-delà de ce lieu féerique, par manque de temps, ni de rester longuement pour admirer en profondeur la Cascade. Aussi me forçai-je à effectuer le chemin inverse. Le restant de ma route était simplifié : je devais descendre vers le Mont-Dore, traverser la Dordogne pour atteindre la rive opposée, longer la Dordogne jusqu'à la Bourboule, puis bifurquer vers Murat-le-Quaire.

Vers midi, en m'éloignant de la Cascade, le ciel se couvrit totalement. La fraîcheur prit d'emblée possession des lieux. Sur une allée forestière menant au Mont-Dore, le tonnerre gronda. Une pluie fine ruisselait sur mes pas. Le bruit de la tourmente se répandait en écho, de sorte qu'il était encore possible d'entendre son effet même une minute après, de loin en loin. Je m'abritai sous des feuillages, sur un banc. En attente d'une inversion du temps, je terminais de me restaurer. Le crachin redoubla en un déluge de giboulées désormais intermittentes et dans une série d'éclairs vifs. Forcé par la longue distance me restant à accomplir, je repris mon circuit initial.

Les premières maisons du Mont-Dore m'apparurent enfin. L'avalanche pluvieuse cessa graduellement, au point de disparaître à ma sortie de la forêt. Force est de constater qu'à chacun de mes passages dans cette cité thermale, de renommée mondiale, je me faisais surprendre par la grisaille et les orages. A croire qu'on ne pouvait l'admirer que sous cet aspect - par ailleurs l'eau joue un rôle prédominant et fondamental dans le charme de cette ville. Malgré cette observation, la météo avait refroidi d'instinct mes ardeurs quant à une brève visite de ses plus beaux bijoux. Je fis donc une traversée éclair et débarquai, soulagé et glacé, sur l'autre rive. En consultant ma carte, j'optai pour suivre un nouveau chemin forestier qui, en se joignant à des sentiers escarpés, allierait la Bourboule à l'issue de six kilomètres. Les nuages m'accompagnèrent malgré une excellente luminosité. Le soleil s'entêtait à jouer à cache-cache avec les nuées ; tandis que les températures s'amusaient au yoyo au gré de leur humeur.

Je gagnai, non sans mal, au lieu-dit « Plat à Barbe » qui offrait, moyennant finance, le spectacle de deux formidables cascades, éloignées l'une de l'autre d'une centaine de mètres. Je risquai même, pour la première cascade visitée, à m'engager au col formant la chute d'eau, depuis laquelle plusieurs mètres me séparaient du point de chute. Derrière moi, le ruisseau se fracassait sur les rochers et me menaçait à tout instant de me faire trébucher. Un dément tel que moi ne pouvait que se mettre en péril pour seulement des photos, certes uniques mais dangereuses ! A vrai dire, arriver d'aussi loin et de ne prendre aucun risque pour ne pas manquer l'essentiel, cela revenait à un contre-sens.

Ma soif d'aventure ainsi étanchée, me voici dorénavant hors de la forêt, à destination de la Bourboule sur la D130. Des éclaircies effectuaient la même route et les nuages s'écartelaient enfin. Je franchis la ville comme une flèche, en suivant le cours de la Dordogne sur la rive sud. A dix-huit heures passées, j'envisageai de me détourner du côté du Parc Fenestre, créé en 1875, qui abrite nombre de variétés de plantes vivaces et des arbres centenaires aux racines écorchées.

En toute hâte après une brève visite, je quittai le Parc et transperçai en large la Bourboule pour m'enfoncer dans des chemins boisés. J'empruntai la même balade déjà suivie lors de mon premier jour d'arrivée ici, pour l'avoir escaladé jusqu'à la Roche des Fées à travers les chemins ombragés. Pourtant, au quatrième jour de randonnée, l'intention était de prolonger jusqu'au village de Murat-le-Quaire, sur le versant Sud de la Vallée de la Haute-Dordogne, soit trois kilomètres à gonfler à mon programme. L'accès à ce bourg semblait aisé en consultant les guides de randonnée, tout en respectant un balisage très précis. Or, à l'évidence, les sentiers ainsi décrits étaient en pente raide et terriblement rocailleux. Il me fallut une heure entière pour atteindre mon lieu d'hébergement, à la sortie de Murat-le-Quaire et aux abords de plusieurs départs de randonnée.

Le gîte-auberge de montagne, « la CaBanne » (1100 m), surplombait la Bourboule et la vallée de la Haute-Dordogne, dans un cadre de verdure et propice à la détente. Il ne manquait plus que les chevaux attelés sur le champ à côté pour s'imaginer dans un autre pays, voire un autre univers. Le lieu était, en conséquence, idéal pour une partance immédiate au lac de Guéry, une de mes prochaines étapes du lendemain. Je ressentais, en ce début de soirée, une fraîcheur et un vent du sud gagner en terrain.

La lourdeur de mes jambes me rappelait le nombre effarant de kilomètres engloutis. Aux environs de douze, peut-être quinze en comptabilisant le détour par la Grande Cascade sur les hauteurs du Mont-Dore.

Le patron de l'auberge parut jeune et chaleureux. Il m'accompagna jusqu'au seuil de ma chambre. Au premier étage, il me pria de me déchausser pour respecter l'hygiène. Puis ensemble nous gravissions à nouveau un étage menant à une série de chambres. Il ouvrit celle au numéro 7 et je découvris un espace aménagé sous les toits. Cette mansarde au charme familial me plaisait à ravir. Epuisé, je laissai choir mon fardeau à terre et m'écroulai à l'horizontal sur le lit douillet à deux places, bras et jambes tendus ; puis les paupières closes, je m'efforçai d'évacuer la lourdeur de mes membres et de permettre à mon esprit de se reposer.

Le dîner, servi dans une salle panoramique, se composait d'une cuisine familiale et raffinée. La sérénité ambiante favorisait à s'attarder à la contemplation de la pièce, ainsi que les pâturages que j'apercevais depuis l'intérieur. Sur un petit carnet, je décrivais mes émotions de la journée, sans être gêné ni par le tumulte de mes voisins, ni par l'interruption assidue de l'unique serveuse, une séduisante jeune femme aux attributs envoûtants. Vraiment, si je devais revenir dans les parages, je me verrai dans l'obligation de séjourner quelques jours de plus à la CaBanne pour mieux savourer les délices qui me tendaient les bras. En fin de repas, je rendis visite à la serveuse et lui demandai s'il était envisageable d'obtenir un panier-repas pour mon déjeuner du lendemain. Après maintes concertations avec son patron sur certaines de mes exigences, elle me promit quelques victuailles. Je l'en remerciai et la quittai comblé.

Ma soirée fut occupée à parcourir, dans un petit salon du premier étage, des magazines narrant l'histoire de la région ou des lacs formés à l'endroit d'un ancien volcan. M'ayant laissé surprendre par un engourdissement naissant, je me couchai tôt avec la perspective de passer une nuit tranquille.

Ici, se clôturait définitivement mon circuit en boucle, dans une douceur idyllique.

Murat-le-Quaire - Lac de Servières - 15,5 km

22 Juillet 2004

Le ciel matinal se couvrait et encourageait moyennement à de longues balades. Il suffit d'à peine une heure, toutefois, pour qu'un léger dégagement fut perceptible, jusqu'à un exil progressif et total de la couche nuageuse, confirmant ainsi la canicule promise.

Sitôt le petit-déjeuner achevé, en même temps que quelques courageux lèves-tôt, je me préparais à solder mon bref séjour auprès du patron, en supplément aux arrhes envoyées deux semaines auparavant. Par simple curiosité, il me questionna sur ma destination du jour. Nous nous lançâmes ainsi dans un dialogue sur les sites touristiques à visiter et je dérivai vite sur mon projet de concevoir des carnets de voyage, sous forme d'un site Internet. L'homme face à moi s'exclama ; il serait ravi de recevoir l'adresse Internet et, sans doute, l'insérer dans les liens du site consacré à « La CaBanne ».

Alourdissant le dos par mon gros sac, j'allais partir. Chose étonnante depuis mon débarquement en Auvergne, je serrai la main au patron. Par accoutumance, je lâchais un simple Au revoir au gérant de l'hébergement en cours, sans autre cordialité excessive. Or, avec ce gîte-auberge de montagne ne ressemblant à aucun autre, je me surpris à accomplir un geste amical. Se pourrait-il qu'une occasion de revenir interviendrait prochainement ?

Je pris congé du patron et m'en retournai d'un pas vif. A la sortie de l'auberge, je débouchai sur la route par laquelle j'étais arrivé la veille. Ainsi m'élançai-je dans ma première journée de circuit libre, n'ayant réservé moi-même que les hébergements à venir. Le lac du Pré Cohadon devint visible dès le détour de quelques bosquets. Ce petit plan d'eau est un régal pour les yeux et pour la pêche.

A quelques pas de là, une voie coupait un sous-bois dont l'odeur exaltant des sapins me chatouillait agréablement les narines. A une embouchure, la forêt dominicale de Murat-le-Quaire s'ouvrait sur une pente montante à pic. Cette traversée s'effectuait par un chemin étroit et raviné. A son terme, une clôture longeait des pâturages d'estive de moutons.

Après ce passage et celui d'un champ, j'entamai l'escalade d'une inclinaison herbeuse qui supportait la Banne d'Ordanche, reste d'une cheminée centrale d'un ancien volcan. D'une altitude de 1500 mètres, ce haut lieu touristique était également un terrain privilégié pour l'aéromodélisme. Atteignant le sommet du pic rocheux par des escaliers aménagés, dans la foulée de plusieurs autres dizaines de curieux, je m'installai sur un bloc de pierre près d'une table d'orientation au milieu des hauts pâturages. Ayant déchargé ma lourdeur sur mes épaules, je croquai une pomme avant de pouvoir visiter les alentours. Un vent fort et frais soufflait en abondance sur les hauteurs. Plus que jamais, le soleil prenait possession des paysages et imposait son ciel azur. Hélas, les mouches et les guêpes imposaient également leur présence. La pomme croquée jusqu'à son trognon tellement j'étais assoiffé, j'amorçai mon tour d'horizon des vues plongeantes. Je fus saisi par l'immensité des perspectives. Au sud-est, je reconnus de loin les sites déjà visités, depuis Murat-le-Quaire jusqu'au Sancy. En dépit d'une brume légère stagnant au-dessus des plaines, s'étirait la Bourboule. Au nord, je scrutai les sites à explorer les prochains jours. Je me rendis compte ici tout le chemin parcouru et à parcourir. J'acquis la certitude que la folie s'était définitivement emparée de mon âme meurtrie.

Du coup, je me saucissonnai à nouveau avec mon sac et poursuivis mon pèlerinage. Descendu de la Banne d'Ordanche, je me baladai sur un chemin campagnard qui menait au lieu-dit « Ferme du Puy May », longeant le puy du même nom. Face à une ferme en piteux état, exhibant ses ruines éventrées, un troupeau de vaches salers s'occupaient à paître dans un champ. Elles me fixèrent du regard, m'examinèrent, scrutèrent tous mes mouvements. Leur curiosité débordante m'amusait au point de sceller sur pellicule leurs mimiques qui se mariaient admirablement avec leur faciès. Dans la même lignée du chemin présent plus loin, je fis la connaissance de nouvelles races de vaches, toujours aussi ébahies par ma venue.

En début d'après-midi, j'abordai la rive ouest du lac de Guéry. Proche d'un départ de randonnée-découverte, la Maison des Fleurs s'illustrait derrière une rangée d'arbres. L'occasion me fut donnée de découvrir de long en large ce musée floral, recelant de nombreuses variétés d'espèce de fleurs de montagne. Je jouissais d'une bonne luminosité pour procéder à de la macro. Je parcourus ce jardin extraordinaire et écologique, entre un florilège de plantes et les feuillages majestueux. Flâner dans cet ensemble fleuri et coloré par temps clair équivalait à évoluer dans une jungle tropicale.

En fin de visite, un nouveau tour s'effectua jusqu'au lac de Guéry. Trois circuits étaient fléchés pour longer l'étendue d'eau : je décidai d'emprunter le sentier le plus court, non sans d'abord engloutir le sandwich préparé par le patron de « La CaBanne ». Je m'interrompis sous un sous-bois, pour me déchausser. Quel délice de laisser tremper ses pieds dans une eau fraîche ! J'ai dû patauger une dizaine de minutes à quinze mètres environ de la rive. L'heure ne cessant de tourner, il me fallut abandonner ma baignade à mi-genoux pour partir à la recherche d'une troisième curiosité locale. En remontant du côté de la Maison de la Flore, je gagnai une aire de stationnement.

Finalement, j'aboutissais au but secret de mon pèlerinage. En cela, je vais vous présenter, cher lecteur, deux grandes dames. Certes, elles bénéficient d'un âge très respectable, environ des milliers d'années d'existence, et ont subi nombre de déformations à travers les époques et par l'usure du temps.

Or elles se tiennent encore droites et conservent toute leur fierté. Elles ont tant à raconter sur leurs origines et leur histoire exceptionnelle, qu'elles en deviennent bavardes ! Leur mémoire est si excellente que, secrètement, elles doivent déjà connaître notre avenir à tous ! Du coup, elles évoquent parfois deux sentinelles veillant jalousement sur un trésor inestimable.

Face à moi, deux roches se dressaient hardiment dans un horizon parsemé d'éclaircies et dominé par le lac de Guéry. Voici à ma gauche la roche Tuilière et à ma droite, la roche Sanadoire. A elles seules, elles dominent une ancienne vallée glacière ; elles-mêmes proviennent des restes d'une cheminée de deux anciens volcans. La particularité de ces roches, ressemblant à de gigantesques canines, est d'ailleurs leur composition chimique différente, les estimant comme deux fausses jumelles.

L'une de ces roches a même fait l'objet d'un unique chapitre de mon roman en cours d'écriture. Il est amusant de constater comment la Nature peut être capable de produire des merveilles : est-il pensable qu'une forteresse ait pu être construite sur Sanadoire, durant la guerre de cent ans, sachant qu'aujourd'hui le sommet de ce cône est jonché de fissures et de pics rocailleux ? La sensation qui m'enivrait à l'instant, lors de mon observation de ces monuments rocheux, me donnait l'impression de retourner à des milliers d'années en arrière, au moment de leur formation. Juchées l'une face à l'autre, protégeant l'entrée à une vallée mythique, elles renvoyaient une image solide, bien cadrée, imprenable. De belles inspirations me traversait l'esprit, agrémentées d'une créativité sans borne quant au tableau s'imposant magnifiquement à mes yeux. Sur leurs flancs, de superbes orgues basaltiques reflétaient leur beauté unique et, à leurs pieds, pullulait une dense végétation.

Je soupirais : il était temps maintenant de songer à joindre le gîte suivant. Ma carte indiquait six kilomètres en direction du nord. J'attaquais ce nouveau circuit par un sentier du GR 30, à partir du col de Guéry. Un dénivelé ardu traversait un bois d'épicéas jusqu'à une propriété privée. Selon mon topo-guide, l'autorisation de passage, en longeant la clôture de gauche, n'est valable que pour les randonneurs pédestres. Le balisage sur un chemin très boueux s'enchaîna au col de l'Ouire (1436 m). D'ici, je découvris, sur la perspective du Puy de l'Ouire, les fameuses roches Tuilières et Sanadoire.

Par une pente inégale et caillouteuse, je gagnai avec peine un plateau qui, plus loin, ouvrait sur la lisière supérieure de la forêt de Guéry. Je me permis une pause, le temps d'observer le ciel chargé de semences grises. Avec dégoût, je reniflais une atmosphère orageuse. Puis, reprenant ma folle route, j'entamai un long itinéraire aux abords de cette dense forêt. Ce trajet m'apparaissait interminable ; de temps à autre le chemin effectuait des percées dans le bois et se poursuivait au ras d'une clôture de fils barbelés. L'odeur des pins emplissait mes bronches d'un parfum délicat. Le ciel s'obscurcissant crachait son venin mais se faisait vite supplanter par la générosité de quelques éclaircies. Ce combat céleste allait durer un sacré bout de temps. Qu'il pleuve légèrement, cela ne me gênait absolument pas dans la mesure où cela me rafraîchissait ; par contre je dénigrais vigoureusement toute forme d'averses soudaines et étendues.

Une zone verte, vide de taillis, m'encercla à l'issue de la forêt. L'immensité et le silence du champ me poussèrent dans une solitude extrême. Je me crus perdu, la fatigue me saisissant, pleine de traîtrise. Depuis quelques kilomètres déjà, je n'apercevais plus les rappels directionnels faisant la fierté des GR. A peine distinguais-je le balisage des pastilles jaunes presque effacées sur les grosses pierres. J'étais si pressé d'atteindre ma prochaine étape, que je ne faisais plus attention à ce qui m'entourait. Seul un escabeau gravissant une clôture, à ma droite, me précisait la route à suivre. La pente descendante à pic rejoignait, une fois encore, la lisière de la forêt de Guéry. En contrebas, un nouvel escabeau m'invita à longer le bois par la gauche. Une nouvelle grimpette m'amena à une butte, d'où il me sembla voir, au-delà des pins, un coin d'eau bleutée vers la vallée : le lac de Servières (1200 m) n'était distant désormais que d'une poignée de mètres. Du haut du chemin, j'étudiai des silhouettes humaines se profiler clairement. J'amorçai ma descente d'un pas léger et la joie au coeur, entre les grosses pierres mouillées et les creux terreux glissants. J'abordai la rive est du lac à 19 heures précisément. En longeant cette magnifique étendue d'eau, enfouie dans un cratère éteint profond de 25 mètres, je me mis à la recherche d'un coin stable et tranquille pour pouvoir barboter mes pieds meurtris.

Une dizaine de minutes passant, je les ôtais du rebord et les laissait sécher sous un soleil déclinant. Cette douceur du soir me permit de partir dans une réflexion surprenante, au sujet des topo-guides. Inutile de les prendre comme valeur d'Evangile : généralement ils manquent de précision ou de repères aux moments où nous avons le plus grand besoin. Leur résumé sur une piste de six kilomètres environ me fait bondir, encore maintenant, de stupéfaction ! Leur manière d'indiquer la direction est simpliste par rapport au terrain réel.

Je me chaussai et me chargeai aussitôt les épaules de mon sac : il devenait urgent de débarquer à mon hébergement du soir. Le gîte d'étape était localisé en bordure de la D 983, face à la forêt qui conduisait au lac de Servières. Les portes et fenêtres étaient grandes ouvertes. A peine avais-je traversé la route, qu'un éclat de voix jaillit depuis ce qui semblait être la cuisine. La propriétaire du gîte m'accueillit par des engueulades qui, d'une voix tonnante, braillait ainsi : « Ah ! Le voilà qui arrive ! » Etait-ce mon retard qui la mettait de cette sorte en émoi ? J'entrai dans une vaste salle où des randonneurs prenaient leurs repas. Au comptoir, je me présentai. Depuis la cuisine, une femme sortit en coup de vent. Je reconnus sa voix : la même qui me reçut en écho dehors. Conservant toujours son intonation grave et bruyante, elle me reprocha ma venue tardive et m'expliqua qu'en étant une communauté, tout le monde devait prendre ses repas ensemble, à la même heure. J'avais juste le temps de me doucher alors. « Non ! Vous n'aurez pas le temps de vous doucher ! » m'assura-t-elle expressément en me demandant de la suivre.

Sur ce, elle m'accompagna au sous-sol par une arrière-salle vitrée. A l'entrée des chambres, je me déchaussai sur son insistance et elle me fit pénétrer dans un couloir donnant sur trois chambres comprenant chacune cinq lits. La mienne était située au bout du couloir. Un lit superposé était proche des toilettes, tandis qu'un second lit superposé était adjacent à la porte de sortie donnant sur l'extérieur ; enfin le cinquième lit était ajusté perpendiculairement au précédent. En s'en allant, la patronne m'octroya cinq minutes de répit avant de prendre mon repas en commun avec le reste des randonneurs. Passé ce délai, après m'être rapidement changé et en conservant ma sueur de la journée, je revenais dans l'immense salle à manger. Je m'installais, selon les directives de la femme, à une table en bois. Je compris vite qu'un couple de randonneurs était également attendu. Accablé par huit heures de marche, je m'effondrai sur la chaise ; je me désaltérai avec le pichet de vin servi par défaut. Mes deux compagnons de table pointèrent leur nez immédiatement, s'installant face à moi. Nous entamâmes tardivement la conversation car nous essayions de reprendre notre souffle. Je les sentais éreintés par une longue étape à l'instar de la mienne. L'homme et la femme me semblaient bien ancrés au coeur de la quarantaine. En les écoutant parler sans encore m'adresser la parole, il était possible de comprendre qu'ils n'étaient pas mariés, tout en ayant, chacun de leur côté, une vie de famille et des enfants.

Par des indiscrétions, j'en sus davantage sur leur compte. Ils débarquaient directement de Paris en voiture et avaient atterri à la Bourboule dans la matinée. Ils étaient partis en randonnée en début d'après-midi, pour accéder au lac de Guéry. Visiblement, à partir de ce plan d'eau, nous avions suivi le même parcours du GR 30. Je les avais devancés à un quart-d'heure près. Au cours de notre dîner de raclette, accompagné du Bleu d'Auvergne, nous nous échangeâmes quelques paroles d'amabilité, afin d'entretenir la conversation. Leur prochaine destination s'orientait différemment de la mienne, bien que nos routes seraient identiques dans les premiers kilomètres. Notre but commun et caché, en revanche, était de savourer un repos fort mérité ce soir. Je percevais un excès de fatigue poindre à mon horizon.

En fin de repas, j'allais traverser la véranda pour descendre aux chambres. Soudain, à travers la baie vitrée, je fus ébloui par une amorce de coucher de soleil. La patronne cria : « Hé ! Venez tous ici ! Venez voir le plus beau coucher de soleil de la région ! » Enthousiasmé par ce spectacle, je courus à mon dortoir et préparai à la hâte mon matériel de photo, étalé sur le lit. Ensuite, mon trépied planté sur la dalle à l'extérieur, surmonté de mon Réflex, me voilà paré à saisir ces instants inoubliables. Hélas ! le temps me manquait pour élaborer mes réglages et, de surcroît, des résidus de nuages isolés plombèrent parfois la descente de ce rare phénomène astral. Quelques clics, nouvelle pellicule et, hop ! tout était dans la boîte.

Il était superflu de consacrer ma soirée ou mes pensées à l'étape suivante : tout était déjà défini, l'itinéraire comportait peu de dénivelé mais beaucoup de marche. Cette nuit, je m'endormis facilement comme une masse.

Lac de Servières - Laqueuille-Gare - 12 km

23 Juillet 2004

Le ronflement incessant du dormeur occupant le lit simple, en parallèle à mon lit superposé, m'arracha de mon sommeil de bonne heure. La poisse ! A peine cinq heures... il m'en restait deux avant de me lever et de monter prendre tranquillement le petit-déjeuner. Revenir dans les bras de Morphée se compliqua illico. Je m'agitais sans espoir et, songeant ainsi à me fatiguer, sans doute accélérait-elle mon engourdissement. Pensée vaine !... Il était déjà trop tard : je n'avais la chance que de m'assoupir, en sursis.

Dès huit heures, les yeux cernés et le pas lourd, je rejoignis un groupe de randonneurs à une longue table du rez-de-chaussée. Selon le faible échange d'élocutions, ce matin-là, que ce fut entre-nous qu'avec la patronne, un épuisement général paraissait avoir submergé tous les occupants du gîte. Dehors, pour couronner cette ébauche matinale, la météo virait à la fraîcheur grisonnante.

Mes compères de chambrée débarquèrent au moment où j'attaquais mon bol de céréales. Nous trois furent les derniers à quitter la table. La patronne nous fit la causette en abordant ses déboires administratifs. En dessous du gîte, sept cuves reposaient dans des fosses, dont certaines contenaient de l'eau traitée en provenance du lac. Dernièrement, face aux dépenses engendrées par le gîte et la prévision de nouvelles mesures de sécurité, la patronne, peine au coeur, prenait la délicate décision de fermer son établissement. Mais sous les empressements du maire d'Orcival, à proximité, la réouverture fut exigée. Suite à une récente visite de contrôleurs, accompagnés semble-t-il par la gendarmerie, de nouveaux frais financiers devaient être encore engagés ; ce qui entraînerait une nouvelle fermeture, cette fois-ci définitive. Les plus heureux dans cette histoire, c'étaient les promoteurs qui, sans scrupules, bâtiront un hôtel en lieu et place du gîte. La patronne paraissait éprouvée devant cette unique alternative. Toute une vie de travail pour aboutir à de telles conséquences !

Sans lui poser de questions, je l'écoutais déverser sa colère sur son injustice. Mais, rattrapée par son tempérament impulsif, elle bondit à la verticale et nous pria de ramasser vite nos affaires pour partir : elle devait effectuer une course urgente à Orcival et elle préférait verrouiller provisoirement son établissement pour la journée. Du coup, à neuf heures passées, je me plongeais dehors, sous une brise légère et froide, camouflé par mon gros sac sur le dos, pareil à un monstre à la fourrure épaisse. Il fallait reprendre le tronçon du GR 30 ; pour cela il était impératif de revenir au lac de Servières. Sur place, je précautionnai pour ne pas déranger les campeurs qui dormaient profondément et à profusion sur les rives - les veinards ! Sitôt fini quelques prises de vue, j'empruntai une allée forestière au détour de chalets, puis m'éloignant du lac je m'enfonçai au milieu d'épicéas et de pins sylvestres. Au loin, sur la même trajectoire, je reconnus de dos le couple de randonneurs avec qui j'avais partagé la même chambre la nuit précédente. Ma marche était si soutenue que je parvins à leur hauteur sur un chemin d'exploitation traversant un autre bois, après avoir coupé la D983. Sur le sentier descendant à Orcival, la femme et moi discutâmes. Elle était fort intéressée par mon projet de carnet de voyage sur le web.

Nous traversâmes le lieu-dit Les Fontchartoux (environ 930 m). Seule une ferme le composait ; jusqu'à l'an dernier un gîte d'étape, ici-même, accueillait les randonneurs de passage. Nous découvrîmes en le contournant que les volets étaient clos et que l'intérieur ne respirait aucune vie. Il nous parut fermé définitivement, sans doute à cause de faibles mesures de sécurité ou bien les propriétaires engageaient trop de frais pour peu de résultats. Cette histoire tragique était déjà en train de se reproduire avec le gîte du lac de Servières. Sacrifier l'esprit rural pour encourager certains promoteurs immobiliers de construire des hôtels ou de la restauration rapide, cela devenait aberrant. Si je me suis rendu en Auvergne, c'était pour renouveler mon bol d'air quotidien, dénicher un parfum d'authenticité et des valeurs campagnardes ; et non pour découvrir des stupidités qui perduraient depuis longtemps à Paris ! Certes, la fièvre immobilière n'avait pas encore envahi totalement la région, loin de là ! De nombreuses curiosités et des coins superbes étaient fort heureusement sauvegardés et entretenus ; le souci viendrait de manière isolé, lentement, pareil à un virus qui ronge, à faible vitesse, un être humain pourtant en très bonne santé. La déclaration de la maladie se manifesterait dans les quinze prochaines années, et cela sera trop tard pour soigner. Ne sombrons pas dans la panique : mon cri d'alarme n'est en rien une volonté de stopper la propagation du progrès, seulement en avertir les conséquences.

Depuis la ferme de Fontchartoux, une jeune femme en survêtement nous dépassa à petites foulées. Elle pivota légèrement le buste vers nous, pour mieux répondre à une interrogation de l'homme m'accompagnant ; elle nous précisa, en une excellente économie de mots, qu'elle pratiquait cette course matinale et régulière sur une dizaine de kilomètres, aller et retour. Cette rigueur dans sa mise en forme nous stupéfia. Nous la laissâmes dans son circuit en boucle, puis nous descendîmes avec un rythme posé vers Orcival. Des masques de beauté, sous forme de bouses de vaches, jalonnaient le sol.

Le village d'Orcival (870 m), abritant une église romane, était situé dans le creux de la vallée des Monts Dore et irrigué par le Sioulet. Notre mince groupe de randonneurs fit escale à l'office de tourisme. A l'accueil, une hôtesse nous autorisa à laisser nos affaires dans leur cave. Puis nous partîmes en visiteur, les épaules légères, dans les rues entre les maisons aux toits de lauzes. J'effectuai mon rapide pèlerinage en solo et partit à la découverte de la Basilique Notre-Dame, dont sa statue, la célèbre Vierge de majesté, fait régulièrement l'objet d'une procession le jour de l'Ascension.

Me restant peu de temps pour accomplir la fin de ma journée, je me résolus à écourter mon excursion touristique et, dans la lignée, j'abandonnai mes compagnons de quelques heures à Orcival. Je prolongeai alors ma route campagnarde jusqu'au château de Cordès, vingt minutes au nord. A regrets, ma venue fut tardive : les horaires de visite étaient dépassées. Ruminant ma fureur, je repris ma route. Celle-ci, depuis la sortie d'Orcival, suivait dorénavant le tracé du GR 441 - Tour de la chaîne des Puys.

La chaleur tendait à disparaître au mépris d'une froideur hivernale, le ciel se faisant obscurcir par d'inquiétants nuages noirs. Bientôt, l'orage éclata ; durant ma descente sur un chemin boueux, j'essuyai déjà quelques gouttes. L'averse connut rapidement une fin, sans pour autant voir le retour d'une douceur réclamée. Le paysage qui me cerna alors n'était composé que de champs dépeuplés et humides ; à proximité, une route départementale raccordait Clermont-Ferrand à Rochefort-Montagnes. Bientôt, l'enchaînement du GR 441 ne cadra plus avec mes priorités. Mon expédition, cette fois, ne suivit plus aucun sentier de randonnée, ni de balisage. La seule solution était de longer cette fameuse départementale jusqu'au village de Rochefort-Montagnes, tandis que la signalisation offerte était les panneaux routiers.

Ici, je débarquai en même temps qu'une série d'éclaircies. Il était proche de quinze heures : la faim me tenaillait l'estomac. La décision de dégringoler au centre du village s'imposa d'emblée. Ma quête de dénicher une boulangerie ouverte ou un mini marché était devenu l'ultime chance de me rassasier, sachant que la prochaine ville était éloignée de neuf kilomètres et que, plus que jamais, je me trouvais hors GR. A ma disposition, je pouvais compter sur d'autres panneaux routiers pour gagner mon sixième hébergement, à Laqueuille-Gare.

A terme d'une rue descendante, j'accostai sur une place déserte alignant les devantures fermées de magasins. Un Super-U s'affichait clos aussi. A un angle, seulement l'office du tourisme exhibait sa porte d'entrée ouverte. A l'intérieur, une fille m'accueillit. Bien vite, elle et moi nous nous reconnûmes : le matin même, elle tenait l'accueil de l'office d'Orcival, en compagnie d'une autre collègue. Visiblement, elle effectuait régulièrement la navette entre les deux villes. Je l'interrogeai pour savoir si Laqueuille-Gare était encore éloigné. « 12 kilomètres », me répondit-elle. Sur ma lancée, j'obtins la permission de déposer mes affaires et me reposer sur une chaise, me sentant écrasé par une chaleur intérieure.

Ma principale erreur, ce jour-là, avait été, en quittant Orcival, de vouloir atteindre le château Cordès ; ce qui avait rallongé considérablement mon étape. Rejoindre directement Rochefort-Montagnes aurait été plus sage dans la mesure où plus aucune carte ni topo-guide ne me rendait utile.

Il me fallait dès lors assumer cette erreur indéniable, en me posant de folles questions sur la manière de repartir. De même avais-je profité de cet arrêt forcé pour me documenter sur les plaquettes qui me suppliaient de les consulter, ramassant ainsi quelques cartes touristiques et l'agenda des activités locales.

Pendant le temps que dura ma présence dans cet office, je vis défiler des gens sollicitant des renseignements saugrenus ou des étrangers cherchant avec difficulté à se faire comprendre dans un accent haché. L'hôtesse, dans un calme apparent, parvenait toujours à bien les orienter et à anticiper leurs envies.

Cette situation d'attente, ne sachant quoi en faire précisément, me basculait dans l'embarras et dans une longue réflexion. Je devais poursuivre, certes ; et de quelle manière ? Dans un soupir, je me résignai à contre-coeur : vu l'heure et le paquet de kilomètres restant à accomplir, il me serait impossible de parvenir à mes fins dans un créneau horaire honorable. La seule solution était de prendre un transport en commun.

Sur cette observation, je questionnai l'hôtesse sur l'heure de départ du prochain car. Hélas, le dernier de la journée venait de partir. Je consentis, en ultime ressource, de me faire transporter par un taxi. C'est la fille qui se chargea, en toute gentillesse, de prévenir une compagnie de taxi. Dans les cinq minutes, un conducteur se présentait déjà. Je pris place sur le siège avant du passager et nous partîmes de Rochefort-Montagnes.

Le trajet jusqu'à Laqueuille-Gare se déroula sans encombres, en empruntant la N 89. L'état de cette route, bien que parfaitement entretenue, semblait déconseillée pour une randonnée pédestre. Pour joindre mon étape suivante, l'autre perspective aurait été de suivre un sentier menant à la rivière Miouze et de la descendre, car elle alimentait en partie le village de mon arrivée. Or, mon gros souci était mon ignorance totale sur les chemins des environs ; d'autre part, il était improbable qu'un sentier aménagé longeait la Miouze. Cette incertitude laissait place, de manière sournoise, à de folles inquiétudes quant à un risque de rallongement de kilomètres.

En observant défiler le paysage, composé de prairies sans collines et sans puy, et en répondant aux différentes interrogations du chauffeur, je pris conscience que jamais j'aurais pu mettre un terme à mon odyssée du jour, en suivant ma première idée : parcourir le cours de la Miouze.

A l'approche de Laqueuille, il me sembla reconnaître, loin en retrait de la Nationale, l'auberge de Fondain où, initialement, je prévoyais de passer une nuit. Le manque de place et le prix élevé m'avaient forcé à chercher un autre hébergement. Mon soulagement, réflexion faite, fut double, malgré le cadre divinement verdoyant offert par cette auberge : l'éloignement avec la plus proche gare SNCF était trop important ; il aurait encore fallu avoir recours à un taxi. Cette unique possibilité d'action m'aurait été insupportable.

Du coup, le choix d'un établissement hôtelier à Laqueuille-Gare fut des plus judicieux. Ainsi que le nom le suggérait, un arrêt SNCF était prévu à proximité. Le taxi me parachuta devant la façade d'un 2**. Mes affaires sitôt récupérées dans le coffre, je réglai le conducteur, puis j'entrai dans le vestibule.

« Les Clarines » est issue d'une ancienne ferme aménagée en hôtel à l'arrivée du chemin de fer. Malgré une apparence peu flatteuse et peu engageante, un poil vieillot, dedans le décor m'apparut rustique. Cela m'évoquait l'intérieur d'un hôtel haut de gamme bien tenu, aux couleurs chatoyantes. La réception et le coin salon parvenait à me projeter un siècle en arrière, tellement cela ressemblait aux intérieures des maisons de l'époque. La propriétaire me parut bien portante et enfoncée dans une bonne soixantaine d'année, à la voix fluette et à la chevelure grisonnante.

Ma chambre au premier étage était agréablement bien agencée, avec un accès rapide à la salle de bains, dans une pièce adjacente. La vue tombait sur l'arrière cour, illustrant sans vergogne un plaisant jardin arboré.

Ayant débarqué de bonne heure, je sortis visiter les alentours, sous un ciel bien chargé mais écrasant. Les rues étaient quasi désertes, le village abrite cependant la société laitière de Fromage. Le Bleu de Laqueuille - voisin de l'illustre Bleu d'Auvergne - et la Fourme d'Ambert y sont produits. Pour aborder la fabrique, il suffit de traverser en amont le passage du chemin de fer. Les visites des ateliers sont autorisées, tous les jours de la semaine. Dommage qu'à l'approche de 17 heures, heure à laquelle je vins, ils allaient fermer boutique !

Au retour à l'hôtel, je pris d'assaut le lit, les pieds en éventail, la nuque sur un oreiller. Cette journée fut, dans l'ensemble, moins éprouvante que les étapes précédentes. Pour autant, difficile de la croire reposante. Cela m'a seulement permis d'établir une bonne cassure en comparaison à mes délirantes aventures du début de semaine.

L'heure de descendre pour le dîner dégringola à une vitesse inouïe. La salle à manger, délicieusement désuète, était exposé au pied du jardin arboré de la cour arrière. Du bois ancien ornaient certains murs et les abords des hautes fenêtres. Les lattes au plafond soutenaient une couleur sombre, dont les reflets diffusaient une teinture ombragée. Des assiettes décoratives s'accrochaient aux poutres. Une grande armoire abritait les couverts et les assiettes. La salle était embellie par un coin cheminée, au prix d'une bonne disposition des tables. Quant au service, fourni par une jolie jeune femme, à la chemise beige et à la jupe noire, il était exquis. Moi qui ne suis pas un connaisseur ni un habitué des hôtels, je me suis senti unique !

D'une manière générale, le travail effectué avec rigueur par ces serveurs et serveuses est admirable. Leurs gestes sont certes automatisés, par contre ceux-ci sont soignés et professionnels. Mes louanges ne visent aucun hôtel en particulier. Ce constat est établi pour chaque hébergement fréquenté. Et je les remercie pour mon individualité.

En observant le paysage au-delà des fenêtres boisées, je comparais le ciel encore clair à son visage d'automne. Après réflexion, j'éprouvais l'impression d'avoir vécu les quatre saisons successivement ou simultanément, en l'espace d'une semaine. Mes exagérations n'étaient pas dépourvues de bon sens : où pourrais-je situer, sinon, les tempêtes orageuses, la canicule, le froid glacial ou la fraîcheur du printemps qui, à leur tour, m'avaient tenu compagnie durant mes différentes épreuves pédestres, parfois dans une seule journée ? Etait-ce là l'Auvergne aux visages multiples tant conté ?

Voici une autre réflexion à approfondir, en relevant ma demi-bouteille de vin commandée : spontanément et sans supplément, les gîtes ou les auberges offrent le vin de table. Ceci à la différence des hôtels, dans lesquelles il est obligatoire de rallonger la note. Raison pour laquelle la cordialité elle-même diffère d'un hébergement à l'autre.

La dégustation d'une omelette au Bleu d'Auvergne, agrémentée d'un nouveau verre de rouge, m'amenait à m'interroger sur l'influence du vin. A force d'en boire, des individus deviennent irritables ou violents. A l'inverse, à mon crédit, je me trouve davantage agréable et attentif. Le revers de cette béatitude est l'amoindrissement de ma capacité de réflexion. Me trouvant ainsi concentré aux objets qui m'enserrent, ma folie se décuple et mon écriture s'affaiblit. Ma vue se brouille, tout en continuant d'être aux abois. Mes mots fusent pareil à un feu d'artifice ; pour en saisir au moins une idée, je me dois d'être bien armé et précoce. Aussi laissai-je ma fibre créatrice s'envoler en liberté, pour en récolter les semences. Soudain, une fenêtre s'ouvre dans mon esprit. Une idée en jaillit à la vitesse d'un éclair. Et, sur le qui-vive, je m'apprête à en cueillir son essence. En dépit de cette vivacité, bien après une nouvelle lignée de verres vides, ma mémoire se perd, progressivement, dans les dédales de l'oubli. Ici, je convins, lors d'une houleuse discussion avec moi-même, de prendre le large hors de la salle et d'amarrer ma coque davantage en amont, sur ma couche précisément.

Je soulageai mes pieds par des soins intensifs, au moyen d'une pommade cicatrisante et de massages réguliers. Je dormis agréablement bien, sachant que je gagnerai mon étape suivante en TER. Ce circuit clôturait la seconde partie de mon séjour, prémices à la folle conclusion anticipée depuis tant de mois !

Laqueuille-Gare - Clermont-Ferrand

24 Juillet 2004

La froideur de l'été m'accueillit dès le matin, avec des températures anormalement basses. Le ciel ombragé offrait peu de visibilité, l'horizon fuyait sous une couche persistante de nuée.

Ce samedi, pour la première fois depuis une semaine, je n'avais nul besoin de me précipiter pour m'éloigner à grands pas de l'établissement hôtelier. Mon TER était fixé à onze heures ; pour me rendre à la gare, il me suffisait de traverser la route devant l'hôtel jusqu'au trottoir d'en face. Paré à être embarqué pour une nouvelle aventure de deux jours et une nuit à Clermont-Ferrand ! Bien vite, une sensation inhabituelle et désagréable me saisit : je ressentais rapidement grimper, dans mes jambes, toute la fatigue accumulée ces derniers jours.

Du coup, ma prise du petit-déjeuner, dans une autre salle, se traduisit par une lenteur bien méritée, avec le temps de bien mâcher pour savourer chaque aliment. Je reçus même l'audace d'obtenir la permission auprès de la patronne de procéder à quelques photos de son vestibule.

Un quart-d'heure environ avant l'heure fatidique, je quittais « Les Clarines », alourdi par mon sac et allégé par le faible kilométrage à franchir. Rares furent les éclaircies avant ma montée dans le train, le froid et la grisaille ayant maintenu leur présence tout le long de la matinée.

Le chemin de fer longeait en partie la Miouze, ses rives semblaient impraticables, ainsi que je le prévoyais la veille. Mon atterrissage à Clermont-Ferrand se joua en début d'après-midi, au coeur d'un ensoleillement naissant et grandissant. Ma seule inquiétude déclinait surtout vers les prévisions météorologiques du dimanche matin : l'accomplissement de toutes mes péripéties dépendait, en majeure partie, d'une poignée d'heures. Dans l'attente de ce moment crucial, après m'être délesté de ma cargaison sur les épaules à l' « Hôtel des Puys », un établissement trois étoiles, je partis à la conquête de la ville.

Né de la fusion entre l'eau et le feu, Clermont-Ferrand est une ville cosmopolite. Dans tous les sens, cela grouille de gens, de touristes. Par bonheur, des percées de l'astre flamboyant viennent égayer les rues ou ruelles parfois sombres. Le paysage tapissé par la chaîne des Puys, avec le Puy de Dôme pour point culminant, la cité romane jouit d'une bonne exposition sur les splendeurs montagneuses de la région.

Mon avancée s'amorça depuis la place Delille jusqu'à place de Jaude, au milieu de laquelle trônait la statue de Vercingétorix, le prince arvergne. Ici, les travaux en cours empêchaient une bonne visibilité des monuments principaux et masquaient une partie du paysage urbain. Par ailleurs, le rétrécissement provisoire des trottoirs contraignait les passants à se balader cul serré, à se cogner, à s'entasser comme des harengs dans une maigre boîte.

Souvent, à force de flâneries, je m'égarais dans des ruelles désertes et intimistes à souhait ; seules les voix des vieilles pierres depuis les habitations anciennes se faisaient entendre pour ceux sachant les écouter, pour ceux connaissant leur travail. Par-delà leur chaleur émanant des fissures, elles m'indiquèrent sans effort la direction à suivre.

Le détour par le coeur du Centre historique demeurait incontournable. Ce passage obligé pour les touristes était enrichi par une Cathédrale grandiose, édifiée entre le 13 et le 19è siècle en pierre de Volvic. Parti à la quête de l'agence « Puy de Dôme tourisme », afin d'obtenir de nouveaux détails quant à mon excursion du lendemain, je m'aperçus de sa fermeture le samedi. Je me repliai alors vers l'office de tourisme, face à la Cathédrale. En ce lieu consacré à la découverte de la région, Place de la Victoire, l'accueil était infesté de visiteurs de toute nationalité. Une charmante hôtesse d'une équipe surmenée accéda à ma demande par un coup de téléphone. Je saisis à mon tour le combiné qu'elle me tendit pour discuter directement avec un responsable. La confirmation de la prestation du dimanche, ainsi que l'heure du rendez-vous, ne pourrait s'établir qu'après une vérification auprès des services météo, en fin d'après-midi. Mon interlocuteur me demanda de rappeler à ce même numéro en début de soirée, pour me transmettre la démarche à suivre.

Quittant l'office de tourisme, j'embrayai sur la visite en profondeur du jardin Lecoq, proche du centre-ville. Cette composition florale et décorative, aménagé à l'anglaise, était un paradis à lui tout seul. Les parterres fleuris et la vaste pièce d'eau, où se croisaient des canards et deux cygnes majestueux, orchestraient ma balade silencieuse, semblable à une partition musicale bien maîtrisée. A ne pas rater la collection de rosiers, installée à une autre extrémité du jardin ! Sa traversée chavirait dans le romantisme le plus complet, pour le grand bonheur du regard et de l'imaginaire.

Un oeil à ma montre me fit bondir : l'urgence de regagner mon hôtel s'imposait, car j'y avais oublié mon portable. Le retour, long, ne faisait que suivre une large avenue. Parvenu à bon port, à l'approche de la déclinaison du soleil, je contactai une nouvelle fois la société chargée d'effectuer la prestation demandée. Finalement, celle-ci aurait bien lieu, le point de rencontre étant fixé au château de Montlosier, devant le siège du Parc Naturel Régional des Volcans d'Auvergne, ...à partir de 5h15 du matin ! J'hallucinai en écoutant cette heure, je priai mon interlocutrice de répéter une seconde fois, par sûreté. Aucun doute : seule cette heure était possible et, puisque je me refusais à rebrousser chemin tout près de mon objectif initial, je me résolus à régler mon réveil vers les quatre heures. Autant poursuivre ma démence jusqu'à son terme ! Sur ce, je descendis avertir la réception de l'hôtel pour obtenir un taxi dès 4h45.

Je remontai à ma chambre. A regrets, aucune festivité n'était venue clôturer ma journée à l'aube de ma dernière nuit auvergnate. D'autre part, difficile de demeurer tardivement en éveil en ce début de soirée, difficile en conséquence de sortir. Juste besoin de récupérer des forces car le réveil serait pénible.

Clermont-Ferrand

25 Juillet 2004

C'était un dimanche, j'étais en congés, le temps était merveilleusement doux et la ville entière dormait encore ; et pourtant dès quatre heures du matin j'étais debout ! Fou, je ne cesse de me le répéter !!!

A l'heure convenue, un taxi m'attendit au bas de l'hôtel. Les rues étaient désertes quand nous nous y engageâmes. Le château de Montlosier est situé au pied des Puys de La Vache et de Lassolas. Il faut compter trente minutes pour s'y rendre, malgré une faible circulation. Sur le siège arrière, je luttais pour conserver mes yeux ouverts ; mais en esprit et le ventre creux je salivais d'avance sur les prochains paysages uniques à admirer depuis une certaine hauteur. La journée promettait d'ailleurs d'être unanimement ensoleillé, sans encombre nuageux. C'était rarissime en ce pays devenu, en si peu de temps, une véritable éponge.

Mon taxi fit halte devant l'entrée du Parc Naturel des Volcans. Sur la même place de stationnement, étaient alignées quelques voitures, ainsi que deux 4x4. Dehors, la nuit était noire et fraîche. Sitôt réglé mon trajet auprès du chauffeur, je rejoignis à petits pas un groupe d'individus emmitouflés dans des anoraks et de grosses chaussures ou des bottes. Un type au crâne dégarni, sur lequel reposait une casquette bleue, certainement un des organisateurs, leva une feuille à hauteur des yeux et commença l'appel. Tous les inscrits étaient présents, alors le groupe se scinda-t-il en deux pour partir séparément dans les 4x4 mis à notre disposition. Chacun d'eux traînait, à l'arrière, une remorque parfaitement cloisonnée. Monté derrière le conducteur à la casquette, je compris que notre lieu d'appareillage serait le Puy Pariou. Quinze minutes suivant notre départ, nous nous interrompions au bord d'un champ, sur une route non fréquentée, à la sortie d'un village.

Nous descendîmes tous, tandis que les organisateurs lâchaient dans les airs un petit ballon gonflé à l'hélium pour confirmer la météo et mesurer la direction, puis la force du vent. Nous remontâmes dans les véhicules. Notre parcours s'acheva durant le lever timide du soleil, dans un champ très vaste au pied du Puy Pariou, voisin du Puy-de-Dôme. Nous apercevions d'ailleurs son sommet mythique, au-dessus duquel s'élevait l'antenne du relais hertzien, au coeur d'un sanctuaire : le temple de Mercure.

Les deux remorques se vidèrent de leur contenu, avec des gestes précis, par les pilotes qui nous accompagneraient tout le long de notre randonnée aérienne. En effet, le clou de mon spectacle se couronnerait par un survol de la chaîne des puys en montgolfière. Pour le moment, ces toiles en nylon ressemblaient davantage à des capotes géantes, étalées sur l'herbe humide, prêtes à l'usage. Certains passagers s'activaient pour secourir les pilotes à monter tous les éléments nécessaires à la préparation des ballons, séparés entre eux par une vingtaine de mètres. L'assemblage fut suivi conjointement par l'installation de deux énormes ventilateurs, au seuil de la toile. Les brûleurs, fixés au centre de la nacelle posée sur son flanc, se mirent alors en action : la capote se gonfla en accéléré, se souleva par côtés, pour former une bouillotte grandeur nature. La suite s'enchaîna dans une pure logique : la nacelle, entraînée, se dressa à la verticale, tandis que le soleil, selon son rythme légendaire, illuminait le champ d'une couleur rosée.

La douceur de l'été succéda à la fraîcheur matinale, pendant que nous réalisions tous que nous allions vivre bientôt une aventure à part entière. Mon coeur battait la chamade comme jamais, le face-à-face avec la voûte céleste et ses chefs-d'oeuvre d'ici-bas était proche. Notre impatience générale fut finalement récompensée par le sifflet final des pilotes : nous nous embarquâmes dans l'un des ballons d'une contenance maximum de huit passagers. Un premier groupe partit d'abord ; moi et mon groupe, depuis la nacelle du second ballon resté encore à terre, nous nous exaltâmes devant la montée de l'autre ballon. Il s'agissait d'un envol souple et sans accélération excessive. Nous-mêmes, une fois les brûleurs poursuivant le gonflage continu de la toile, décrochâmes du sol herbeux dans un mouvement bien proportionné. Nous amorçâmes une montée qui convertissait notre appréhension du vertige par une fascination toujours grandissante. Imaginez une grosse limace s'élever vers le ciel, le museau pointé à la verticale et le postérieur tournant au gré de la respiration de l'air ! Les vents étant favorables et la météo clémente, le décollage se déroula tranquillement, sans incident.

Après une inclinaison selon une trajectoire prédéfinie, le ballon se stabilisa en maintenant son altitude. Le soleil, brillant de mille feux, nous talonnait le pas, faisant témoin de notre balade hors du commun. Nous dépassâmes paisiblement la pointe du surprenant Puy-de-Dôme. Une auréole lumineuse l'encerclait.

D'en haut, il était sublime de constater toutes les nuances de vert, allant au plus clair au plus foncé. Moi, sensible à la couleur, j'étais comblé à la vue de cet horizon démesuré. Des nappes nuageuses flottaient au-dessus des plaines et des lacs, au loin. Nous voguâmes ainsi dans les airs, selon les caprices jouissifs du vent du nord et en silence absolu, interrompu uniquement par les brûleurs actionnés par le pilote. Cette chaleur nous caressait la nuque en compensation de l'aurore matinale.

Nous nous hissâmes à plus de mille mètres d'altitude par rapport à notre point d'envol, équivalent à 2600 mètres de hauteur depuis le niveau de la mer. Tous les points culminants de la région me paraissaient minuscules. Nous survolâmes des paysages boisés, longeâmes des plaines, survolâmes des villages et des champs couverts de tâches blanches : des vaches ! Le pilote s'amusait parfois, en guise de démonstration, à activer les brûleurs pour nous montrer les vaches s'agiter et s'enfuir comme folles. Certains paysans, le menton et le poing levé, pestaient après nous. Au détour d'une colline, nous découvrîmes un château dissimulé entre des rangées de bosquets. Par moments, les appareils photos crépitèrent pour fixer ces paysages qui n'apparaîtraient plus de la même manière une fois en bas. Aucune turbulence ne faisait gigoter notre moyen de transport aérien, aucune vitesse ne nous signalait la limite, aucune nuisance sonore nous engorgeait. Le temps s'était arrêté. Plus loin, nous doublâmes le premier ballon, qui poursuivait sa route en basse altitude, presque à ras motte. Le ciel devenant plus illuminé par le soleil, toujours dans notre dos, je parvenais à reconnaître des chemins et des sentiers pour les avoir parcourus à pied récemment. A notre gauche, se dessinait dans un creux la ville de Rochefort-Montagnes et, encore plus loin, dans la même perspective, se dressaient les deux fabuleux et redoutables pitons rocheux à la formation insolite : Tuilière et Sanadoire, reconnaissables aisément par leur tête feuillue et leur silhouette particulière. J'aurais tant voulu que nous poussions notre balade aérienne jusqu'à elles ; hélas, il fallait déjà songer à redescendre car notre heure de vol expirait bientôt.

Des voitures passaient, à vive allure en dessous de nous, mais en sourdine : nous n'entendions même pas leur bruit - événement rare ! Finalement, un champ en pente fut vite localisé vers l'ouest, d'un nivelé correct et parfait pour notre zone d'atterrissage. A l'amorce de la descente, nous nous sentîmes moins léger d'un coup, un peu comme si nous avions perdu de l'apesanteur. Une nouvelle appréhension nous saisit : si nous allâmes nous renverser et nous écraser au sol ? Notre pilote nous rassura, en mesurant sa trajectoire et ses gestes. Au contact de la terre, la nacelle ne fléchit pas un seul mètre, tandis qu'elle s'immobilisa immédiatement. Les secousses furent à peine perceptibles. Un miracle de précision ! Nous quittâmes d'emblée le ballon et posâmes pieds au plancher. Une fois la nacelle défaite, tous s'empressèrent désormais de dénicher une sortie, afin que la voiture des suiveurs nous joignît rapidement. La seule issue fut découverte en amont, près d'un village qui laissaient entrevoir seulement quelques murs et les fenêtres des premiers étages. Mais le chemin herbeux pour gagner la route était étroit et jonché de ronces. La soeur du propriétaire du champ, à sa venue, s'engagea à nous aider et accepta la présence du 4x4 pour récupérer la montgolfière. Ce fut à partir du moment où le ballon, dégonflé et replié, fut embarqué dans le véhicule et celui-ci paré à emprunter le chemin de ronces, que les vraies difficultés se manifestèrent. Les pneus eurent vite fait d'être freiné par l'herbe haute et les épines envahissantes. Le treuil, désormais sorti, fut accroché au tronc d'un arbre. Celui-ci, bientôt, menaça de céder sous le poids du 4x4. Devant nos mines désappointées, le pilote ne cessa de nous balancer sa philosophie : « L'aventure est terminée seulement une fois qu'on est à la maison ! » A l'arrivée du second véhicule des suiveurs, nous présumâmes que le sauvetage serait rapide. Or, une fois encore, ce n'était qu'un leurre ! Lui aussi s'enlisa en s'efforçant de remorquer son confrère. Depuis peu, des femmes à l'allure bourgeoise, en provenance du village, se bousculaient en haut du chemin pour assister au spectacle. Malgré leur bonne volonté, elles ne nous furent d'aucune utilité : leurs maris partis à la ville, elles avouèrent qu'elles ignoraient se servir d'un tracteur.

Une autre solution se solidifia en nous : embarquer dans le deuxième véhicule, tandis que le premier se débrouillerait pour s'en sortir seul. En jetant un regard sur ma montre, mon étonnement atteignit son comble : depuis notre atterrissage en douceur, deux heures s'étaient écoulées ! Exit mon petit-déjeuner à la terrasse de mon hôtel clermontois !

Pour gagner la départementale, la traversée par le village s'avéra indispensable. Son nom, « Bouchetel », ne pouvait pas s'inventer ! Nous passâmes soulagés en aval du champ de notre point de chute. Une seconde issue se dévoila dans une encoignure, nettement plus accessible que celle utilisée. Notre pilote passa un rapide coup de fil au chauffeur resté sur place et lui prévint de notre découverte. Puis, la rage au coeur mais toujours la tête dans les nuages, nous roulâmes jusqu'à Rochefort-Montagnes, sur le parking d'un supermarché, lieu de nos retrouvailles avec l'autre groupe qui, dans l'intervalle, avait eu le temps d'acheter des biscuits et deux bouteilles de champagne. La plupart d'entre nous étaient encore à jeun, à mon image ; onze heures venaient de sonner. Trinquer dans ces conditions, particulièrement suite à cette aventure mouvementée autant en très haute altitude qu'en basse, demeurait un moment exceptionnel, inoubliable. Le retour à la civilisation fut des plus dures. Court, toujours trop court ces vols en ballon. La seule pensée qui venait dans tous les esprits était d'effectuer un nouveau saut céleste.

Ma réapparition à Clermont-Ferrand, jusqu'à mon départ en train dans l'après-midi, fut vide d'intérêt. En moi, je conservais des clichés peuplés de légèreté, de brillance, avec un arrière-goût d'immensité terrestre.

Epilogue : Auvergne

Mon pèlerinage de huit jours et sept nuits, bien que dense par son itinéraire et sa richesse des lieux visités, me semble inachevé. Tant de splendeurs non parcourues à cause des fantaisies météorologiques !

Chose certaine, si l'occasion m'était offerte de revenir dans le Sancy, j'aborderai la problématique des hébergements et de la météo sous un angle différent. Dès lors, j'ai irrémédiablement contracté la fièvre des voyages, annexée à une folie croissante. Et mes poumons, dans leur miséricorde parisienne, se sont ressourcés pour, au moins, une année entière !