Canyon du Mascun

Date de l'étape : 22 Juillet 2009

Notre accompagnateur n'a rien filtré au sujet de l'étape du jour, laissant seulement échapper que le circuit suivrait une large boucle. Dès les aurores, nous étions tous debout. Tandis que le personnel de l'auberge préparait le petit-déjeuner, j'effectue une courte mise en jambe dans les ruelles de Las Almunias, sous un ciel laiteux. L'architecture du village est entièrement bâti en pierre, depuis les dalles et les escaliers jusqu'aux façades des habitations. De même le seul hôtel en bordure de route est issu de ce matériau noble.

Avant 9 heures, nous reprenons la camionnette pour nous diriger vers Rodellar. Ce village au coeur de la Sierra est une impasse, ainsi que le point de départ à de nombreuses randonnées. Les chemins ravinés permettent d'accéder à des canyons, à un barranco, à des vallées, à des villages ruinés et à une virée aquatique dans un rio. En une unique journée, nous irons à la rencontre de toutes les beautés naturelles qui, pour le plaisir des yeux, s'accumulent et se concentrent à un même point névralgique. Rodellar est de ces villages qui semblent paisibles aux premiers abords alors qu'ils cachent des merveilles au fond de leurs entrailles. Ainsi nous traversons les rues endormies et passons près des fenêtres closes sans qu'un bruit ne réveille les habitants. A l'orée du village, proche de l'église, un belvédère dallé et un panneau d'informations nous invitent à plonger dans un chemin. Ce sentier est une pente descendante qui serpente en lacets à travers une broussaille exubérante en direction des falaises rocheuses. Plus bas, nous pénétrons de plein pied dans les profondeurs du canyon du Mascun. A la fois univers calcaire et rocheux, ce site crée la surprise de part son paysage insolite, la diversité de sa faune et de sa flore méditerranéenne. Face à nous, des grottes ont été creusées à même la roche, stipulant qu'à une époque éloignée des ermitages ont pris possession de ces lieux isolés. Par ici, la luminosité est faible de part l'étroitesse des gorges et l'absence de réverbère sur les parois, D'ailleurs, pas âme qui vive en cette heure matinale pourtant avancée.

Photo Canyon du Mascun Photo Arche naturelle Le Dauphin

Par deux fois, nous franchissons à gué le rio Mascun. Sur la rive gauche, une piste poussiéreuse le longe en balcon avant d'atteindre un terrain herbeux et cerné par des collines. Au-delà, nous suivons le lit de la rivière à sec. Plus loin, à une bifurcation, nous découvrons notre première merveille locale, dans le secteur Surgencia. Sculptée dans une falaise, à une centaine de mètres d'altitude, se distingue une arche naturelle nommée "Le Dauphin" en raison de sa ressemblance évidente avec le cétacé. C'est aussi un lieu d'escalade très prisé.

Nous empruntons un ancien chemin muletier en amont au moment où le soleil nous enveloppe enfin. Une pénible montée nous conduit à un col. Il s'agit d'une zone limitée, "Alcanadre Mascún Inferior", protégée par une barrière et occupée par trois chevaux. A notre droite domine le Tozal de Nasarre, un modeste sommet de 1408 mètres. Après nous être désaltéré, nous entrons dans la Garganta Alta, traduisible par "Gorge supérieure". Un maigre sentier mène à des falaises calcaires qui, compte tenu de leur forme incurvée fermant la gorge, ne semblent offrir aucune sortie apparente. A chaque lacet, nous espérons découvrir une trouée dans la roche ; à notre regret rien ne laissait entrevoir une telle option. Notre accompagnateur s'en amuse. Ce n'est qu'après de longues dizaines de minutes de marche que les falaises diminuent graduellement, tandis que la gorge s'élargit pour déboucher sur un champ. Une curiosité locale, informée par des panneaux, nous projette sur un espace dégarni de broussailles. Le Dolmen de la Losa Mora trône sur un amas de pierre, questionnant sur le pourquoi de sa présence en ces lieux isolés. Une des nombreuses légendes raconte le récit d'une fileuse, transportant une pierre sur la tête, qui une fois son fil terminé mourut dans cette contrée déserte. Ainsi cette pierre préhistorique lui fait-elle office de tombeau.

Photo Dolmen de la Losa Mora

En poursuivant notre périple vers le nord, un sentier à ciel ouvert et sur lequel nous sommes les seuls à parcourir, côtoie le Vallon dera Lupera. Nous descendons de quelques dénivelés dans une vallée encaissée avant d'apercevoir, depuis un virage, les toits du village abandonné d'Otin. Il est traversé par le sentier historique GR1 espagnol. A son approche, le chemin se transforme en sente. Après le franchissement d'un ruisseau par des poutres, nous voilà dans des prés baignés généreusement par le soleil. Une grange et des ruines nous donnent les premières visions de ce village déserté par ses habitants dès les années 50.

Nos mollets ayant été malmenés depuis plus de cinq heures sans bénéficier d'une véritable pause, nous établissons notre déjeuner sous le couvert des arbres. Suite à quoi, en prolongement à ce repas composé de crudités, de fruits, de fromage, le tout relevé d'une tasse de café, cela amène certains à une sieste ombragée. Les plus courageux, au faible nombre, s'obligent à une visite non guidée de cette architecture tombée en décrépitude. Les façades éventrées, les toits à moitié détruits et les balcons vides suscitent nombre d'interrogations.

Le cadre pittoresque et sauvage de ce hameau oublié de vies humaines est chargé d'un passé où rires et chants fusaient jadis, jour comme de nuit. Ses vieilles demeures Aragonaises nous content aussi une histoire fait de pauvreté, de jeunes gens partis à la conquête des villes pour fuir la misère, de familles de bergers vivant en autarcie mais abandonnant leur culture pour une meilleure vie ; en somme une mémoire rongée par la guerre civile ou par une dépression espagnole. Assurément, quand les ténèbres s'accaparent de cet endroit perdu, les fantômes des habitants surgissent des caves pour hanter les pièces communes et l'église.

Photo Village Otin Photo Village Otin

Sitôt la digestion accomplie et la sieste achevée, le groupe oblique vers le sud-est, sur une allée bordée d'un muret en pierres sèches. Nous grimpons en file indienne à travers un bois de chênes jusqu'à un plateau distillé de nouvelles ruines et parsemé de vieux oliviers. Débute ainsi la seconde partie de notre excursion où alternent vues panoramiques et garrigues.

Nous franchissons un premier col qui jouit d'une vision imprenable sur le canyon. Un second col nous fait gagner les abords du Mascun inférieur. Magnifique belvédère sur les falaises et les pitons calcaires vertigineux de la Sierra de Guara ! "La Costera", ancien chemin muletier qui reliait Rodellar à Otin, quitte le plateau pour rejoindre le fond du canyon. En épingle, il surplomb en permanence le ravin tout le long du cirque de la Ciudadela (la Citadelle). Nous suivons une sente caïrnée par une corniche qui offre à chaque lacet les meilleures perspectives sur de splendides citadelles aux parois de couleur ocre orangé. Des pitons rocheux aménagés naturellement en terrasse procurent des excuses à des pauses et à une contemplation du relief. En contrebas, se sont établies les Aiguilles de la Cucca, extraordinaires monuments de calcaire ressemblant à des cierges. Des vautours fauves planent au-dessus de nos têtes. Notre descente est emplie de senteurs aromatiques émanant d'oliviers et d'amandiers. Au terme d'une heure, enivrés d'effluves de lavande, nous parvenons au bas du chemin d'où nous découvrons en amont des canines rocheuses plantées dans la végétation ; au choix elles évoquent des cheminées de fées ou des silhouettes garantissant la sérénité et la beauté des lieux.

Ah ! ce décor de western semble avoir été foulé par des géants qui ont pris un malin plaisir à briser des colonnes et à les éparpiller par morceaux sans se soucier ni de leur emplacement ni de leur apparence finale.

Photo Chemin de La Costera Photo Le Mascun inférieurPhoto Aiguilles de la Cucca Photo Pitons rocheux

Suivant le lit du barranco, nous évoluons tantôt sur sente, tantôt sur des galets. Nous arrivons à une bifurcation qui nous fait retrouver "El Dolfin". Nous distinguons sans peine des courageux suspendus le long de la paroi, se balançant harnachés de chaque côté de l'arche. Ailleurs nous surprenons des passionnés escaladant à mains nues des façades rocheuses.

Une grande résurgence, creusée dans la roche et source du canyon Mascun, nous donne l'occasion de remplir nos gourdes. Nommée "Fontaine de Mascún", elle nous conduit cinquante mètre plus loin à une vasque propice à une baignade, très fraîche mais ensoleillée.

Nous remontons ensuite le même chemin emprunté à l'aller pour gagner Rodellar. Fin de l'étape. A la terrasse d'une brasserie, nous levons nos verres de bière et trinquons après huit heures de randonnée. Nous retrouvons l'auberge de Las Almunias pour le dîner et la nuit. Nous tombons vite dans un sommeil paisible grâce au souvenir de cette belle journée aux contours grandioses.

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