Préambule : Châtenois - 12 km
Date de l'étape : 29 Décembre 2006Epris de grands espaces, je poursuivis ma croisade pédestre sur les chemins de France. Je me résolus à partager cette fin d'année avec des compagnons de route, des inconnus au sens large du terme. L'Alsace convenait parfaitement à mon appétit de verdure.
L'évocation de cette région particulière avait comme un parfum fleuri, au goût sucré dont le palet pouvait se ravir. Intitulée « Alsace Médiévale », une randonnée accompagnée devait me hisser sur de hauts sommets, à la découverte de châteaux forts, sans oublier l'incontournable tour des vignobles. Certes, ce séjour de quatre jours et de trois nuits, organisé par Montagne Evasion, allait à l'encontre de mes usages familiers, moi qui ait pris la fâcheuse habitude de partir seul et de tout prévoir jusqu'au moindre détail. Rien ne m'avait encouragé à un pareil retournement. Sauf la volonté de découvrir la plaine d'Alsace d'une façon différente et, il faut bien l'avouer, la saison hivernale me freinait dans mes élans d'accomplir en solo de longues distances. La prudence me guidait essentiellement dans cette sage décision.
Evénement rare, je pris à peine le temps d'approfondir ma connaissance des lieux à visiter avant le départ : tout déjà était tracé par notre guide, le parcours minuté, les rencontres à établir, etc. Je venais de quitter un emploi que je haïssais ; après trois ans et trois mois passés dans cette « boîte de carton », à l'environnement ramollissant le cerveau et nuisible à la créativité, je n'ai récolté, au dernier jour de supplice, qu'hypocrisie et indifférence. Toute forme de reconnaissance et de considération relative à ce travail abrutissant, à laquelle j'estimais prétendre, m'avait été déniée ! De ce fait, mes besoins d'évasion prenaient, ici en Alsace plus qu'ailleurs, un sens nouveau et fondamental.
Depuis le train qui traversait en flèche la Lorraine, j'observais avec quiétude le sol des pâturages recouvert d'un tapis blanc. Les branches des arbres scintillaient de la même teinte. Le soleil dominait et éblouissait cette première journée, sous un ciel dégagé ; contre toute attente, la froideur hivernale demeurait l'inséparable compagne.
Le point de rencontre avec le guide stipulait un lieu et un horaire précis. Avec une heure d'avance, je descendis à Sélestat. Je patientai dans la salle d'attente de la gare, rajustant et nettoyant les optiques de mon Reflex. A midi passé, je sortis à l'extérieur ; un petit groupe s'était formé autour d'un homme à la barbichette et au bonnet multicolore. Aucun doute : il s'agissait du groupe dans lequel je devais embarquer jusqu'au réveillon de l'An.
Une feuille à hauteur du regard, l'accompagnateur parcourut les noms de sa liste pour me repérer. Ceci fait sans que j'eusse besoin de décliner mon identité, je pris le soin de scruter mes futurs compagnons de randonnée. La moyenne d'âge environnait la quarantaine ; d'autres dépassaient la soixantaine. Je parus le seul à m'enraciner encore dans la trentaine. A l'évidence, les jeunes actuels sont toujours peu enclins à la randonnée sur plusieurs jours ; je le constate souvent, à regrets, lors de mes excursions pédestres.
Une fois tous les inscrits au complet, un transfert en car depuis Sélestat jusqu'à Châtenois inaugura notre séjour alsacien.
Bourg typique, Châtenois arborait ses façades colorées et très décorées pour cette fin d'année. Le massif forestier est proche et majestueux, les crêtes laissant entrevoir quelque monument architectural où il nous serait aise de parcourir bientôt.
Nous descendîmes à l'« hôtel Beysang », un établissement de charme à colombages. Dans le salon, Jacques notre guide attribua à chacun les clés de chambre. Je remarquais que d'autres personnes nous avaient rejoints entre-temps, en voiture ; ainsi pus-je relever notre effectif final au nombre de quatorze.
Je pris possession de ma chambre individuelle. Conformément à mon rituel, je photographiai la pièce, avant de déballer mes affaires sur le lit bien drapé.
L'étape à l'hôtel fut de courte durée. Le même car nous conduisit à une dizaine de kilomètres vers le sud, sur la Route des Vins, longeant des champs de vignes surmontés, dans le lointain, d'un château prestigieux. Le transfert s'interrompit près d'un restaurant, « A la vignette », parfait endroit pour un excellent déjeuner. Première approche de la haute gastronomie alsacienne et, certainement, début d'une succession de sensations agréables. De surcroît, cet arrêt obligatoire nous permit de mieux faire connaissance.
Nous étions à Rorschwihr, point de départ pour les sentiers de randonnée. Entamer notre excursion après un repas si copieux équivalait à traîner un boulet dans son estomac toute l'après-midi ! Une longue marche d'une douzaine de kilomètres nous attendait afin de nous remettre d'aplomb. Nous suivîmes le parcours du PR2, croisant un tronçon de Compostelle vers la voie du Puy-en-Velay ou celle de Vézelay.
D'emblée, le chemin traça entre des vignes. A cette époque de l'année, les vendanges sont terminées, tandis que se détachaient, par moments, des lignées de raisins pourris : cette mauvaise production s'expliquait en autre par les températures anormalement douces.
En cet après-midi radieux, le panorama rendait grâce nos regards ébahis par sa diversité. Jacques en profita pour relater la genèse du vallon que nous traversions. Jadis, à l'emplacement du chemin, une montagne s'élevait. Au loin, s'alignait la Forêt Noire, légèrement embrumée.
Sans cesse, notre champ de vision subissait une orientation en hauteur, en direction d'une forteresse féodale juchée sur une colline dominant la plaine d'Alsace ; c'était une de nos haltes pour les jours prochains.
Dans un autre lointain, se distinguaient des villages aux tuiles rouges. Suivant une route goudronnée, nous traversâmes le village Rodern, situé au coeur du vignoble alsacien et surplombé par le Haut-Koenigsbourg. A sa sortie, le sentier flirtait parfois avec une forêt qui accomplissait la jonction avec de nouvelles vignes.
A Saint-Hyppolite, Jacques nous avoua que la façade d'une maison, en bordure de route, était peint d'une figure emblématique de la région : le visage de Miss France 2004, Laëtitia Bléger, apparaissait ainsi aux automobilistes, pour la simple raison qu'elle était originaire de ce village et, plus précisément, que ses parents viticulteurs vivaient encore cette maison !
A l'heure du « 4 heures », à l'heure où le soleil entamait sa descente coutumière, où une brise se faisait sentir, nous atteignâmes Orschwiller, enjolivés par ses murs enguirlandés. Un passage obligé chez le vigneron Hubert Laugner, du domaine Allimant Laugner, fut l'occasion de visiter sa cave. Ici, de vieilles cuves en chêne d'un côté et des cuves en inox de l'autre, le propriétaire nous conta son vignoble, son histoire depuis le 18è siècle. Dans une autre salle, nous eûmes l'honneur d'une dégustation de ses vins : Riesling, Tokay Pinot Gris (rebaptisé Pinot gris depuis le 1er janvier 2007), Crémant blanc et le Pinot noir. Convaincus, certains d'entre-nous commandèrent des caisses.
Au sortir de la cave, notre accompagnateur distribua à quelques-uns des lampes frontales. La nuit englobait les cimes forestières et obscurcissait les trottoirs. La lune flamboyante nous talonnait et éclairait notre chemin. Après Orschwiller, nous longions d'autres vignes. Celles-ci ressemblaient, dans une opacité limitée, à une rangée de murets. Vue sur les lumières d'Orschwiller, derrière nous, et celles de Sélestat au-devant. En aucun moment, la pénombre ne fut totale grâce à ces lueurs.
Sur une pente descendante, des plaques de verglas nous imposèrent un ralentissement forcé ; pour lors notre progression nocturne se fit avec une prudence extrême.
A l'approche de 18h30, au coeur d'une nuit noire, nous parvînmes aux confins de Châtenois. Pause historique, où Jacques le passionné fit le récit d'une épopée romaine, au cours de laquelle nous apprîmes que l'importation des vignes traversées était dû aux soldats romains.
Nous pénétrâmes dans Châtenois par un mur d'enceinte, au pied même de l'église. Le côté pittoresque se prolongea en franchissant une porte-tour gothique surmontée d'un nid de cigogne. Cette porte nommée « Tour des Sorcières » rappelle que Châtenois a connu, comme tant d'autres cités, ces procès iniques au cours desquels on brûla plusieurs personnes accusées de sorcellerie.
A destination de notre hôtel, malgré nos pieds échauffés, nous restâmes fascinés par la décoration poussée à l'extrême dans les jardins de particuliers : des rênes et, parfois, des traîneaux trônaient au sein de lampes ou lanternes étincelantes. Sur la rue principale, les balcons et les devantures illuminées renforçaient l'esprit festif et fraternel de ses habitants.
Le repas du soir s'apprécia dans sa juste valeur dans une salle de notre hôtel spécialement réservée à notre groupe. Nouvelle découverte de la gastronomie locale. Les discussions grossissaient et naviguaient entre les tables sans perdre de leur vigueur. Cette première journée de découverte combla la plupart d'entre-nous.
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