Châtenois -> Château du Haut-Koenigsbourg -> Châtenois - 19,5 km
Date de l'étape : 31 Décembre 2006Sur le conseil de Jacques, j'accomplis de bonne heure une courte virée matinale dans Châtenois, pour guetter les premiers rayons du soleil et cette fameuse lueur écarlate due à l'aurore. Le point d'observation le plus sûr semblait être le parvis de l'église, d'où l'horizon se déploie sur toute sa longueur. Hélas, des encombres nuageux, aussi minces furent-ils, me masquèrent la vision graduelle de ce jour nouveau.
Sous un ciel désormais pur, agrémenté d'un astre solaire flamboyant, nous étions en route, dès 9 heures, pour notre troisième journée de randonnée pédestre. Derrière notre hôtel, un raccourci se faufilait entre les maisons endormies, pour atteindre les hauteurs de Châtenois. Ici, surmontant un domaine viticole, nous gagnions doucement un sentier en lacet. Celui-ci reprenant le cours du GR 5 avait pour destination finale le château du Haut-Koenigsbourg.
Bientôt, le soleil brillant nous donna matière à retirer notre manteau pour mieux le fourrer dans nos sacs. Délestés de ce poids, nous eurent moins à subir la chaleur exceptionnelle qu'emprisonnait la forêt de pins.
Après une montée d'une heure trente, nous avions atteint le col du Rotenberg (altitude : 380 mètres). Ce lieu est situé à un carrefour de chemins de randonnée, dans une clairière où est aménagée une cabane forestière avec table et bancs. Ce refuge fut l'excuse parfaite pour une pause et, en l'occurrence, pour partir dans de longs commentaires ou de démonstrations. La plupart des randonneurs de ce séjour se souviendront à quoi je fais allusion !
Depuis cette place verte, nous distinguions nettement, à travers les branchages, la silhouette impressionnante du Haut-Koenigsbourg, perché fièrement sur son éperon rocheux.
Poursuivant notre tracé, le sentier serpentait à présent sur un autre versant du massif. Depuis des courbes, nous devinions les crêtes vosgiennes au-delà des vallons que nous longions.
Il est agréable de s'enfoncer au coeur d'un semblable poumon vert, nous sentions nos narines insuffler de l'air pur. Des rayons solaires nous caressaient à l'occasion le visage, d'une finesse inégalée. Des grillages apparurent à notre gauche : le parc animalier « La montagne des singes », accueillant des Macaques de Barbarie, occupe un vaste périmètre dans une forêt de 24ha.
Depuis l'entrée du parc, le groupe s'orienta vers un sentier s'enfonçant profondément dans les bois, avant de bifurquer vers le chemin forestier du Heidebuhl-wick. Sur la colline d'en face, dans un point de mire bien dégagé, le domaine hautain du Haut-Koenigsbourg nous lorgnait depuis ses tours.
Selon le niveau physique des marcheurs, de petits groupes se formèrent spontanément, se distançant, se rejoignant, puis se divisant encore. A l'arraché, de courtes conversations individuelles alimentèrent de ce fait la marche collective. A peine faisais-je attention au balisage du GR 5, tellement la confiance en notre guide était totale.
Au bout de trente minutes, le chemin grimpait à flanc de colline, sur des pistes étroites nous obligeant souvent à s'avancer en file indienne. Parfois, des tronçons de route goudronnée nous coupaient et alors devions-nous les traverser pour gagner l'autre rive.
Notre ascension se sublimait cependant par un panorama exceptionnel sur les vallons qui foisonnaient à notre droite. Peu de temps pour les observer avec minutie ; par contre, lors de quelques arrêts bien combinés, les commentaires historiques de Jacques, telle une encyclopédie ambulante, nous aidaient à mieux comprendre cet environnement végétal.
Après s'être aventurés trois heures dans ce dédale forestier, nous avions atteint enfin la lisière du Haut-Koenigsbourg, culminant à 755 mètres d'altitude. Un escalier montant nous mena à proximité d'un parking. Le château nous apparut dans toute sa splendeur.
Datant du 12è siècle et restaurée entièrement par Guillaume II au début du 20è siècle, la forteresse eut pour vocation nouvelle, non pas de défendre ou surveiller la plaine d'Alsace, mais essentiellement de devenir un musée médiéval sur l'empire germanique. En effet, il importait à l'empereur de conserver un aspect éducatif pour les générations à venir. Cette reconstitution minutieuse pour l'époque sert aujourd'hui de prétexte à des visites à thème ou de tournage de films historiques. Ainsi, l'équipe du long métrage « La grande illusion », avec Jean Gabin dans le rôle-titre, s'installa dedans en 1932.
Après le franchissement de l'entrée principale, surmontée d'un écusson, nous passâmes par la herse. Quelques pas plus loin, la basse cour semble être un lieu de convergence, ainsi qu'un examen approfondi des bâtiments nous entourant. Le groupe s'engagea, après quelques clichés, dans l'auberge-librairie où nous attendait une réservation. Il était déjà treize heures.
Un verre de vin chaud fut l'occasion d'entamer un déjeuner bien arrosé d'avance. A quatorze heures, une visite guidée du château nous amena à découvrir les différentes chambres et salles illustrant le passé germanique en Alsace. Depuis la haute cour, enjolivée par un jardin cerné d'une muraille, le visiteur accède au grand bastion, véritable observatoire sur l'extérieur. Grâce aux nombreuses ouvertures de fenêtres, les remarquables points de vue se succèdent sur les Vosges et la plaine alsacienne.
De loin en loin, une immense nappe tantôt boisée, tantôt montagneuse, couvrait toutes les étendues où le regard était susceptible de se coucher et de s'éterniser. Un dégradé de couleurs verdoyantes, assombries lentement par un soleil déclinant, courait par-dessus un relief empli de contrastes.
Hélas, l'heure du départ retentissait déjà à nos mémoires et bien vite, après un rassemblement de tous à l'extérieur, nous étions reparti en sens inverse.
Malgré une baisse sensible de la température, l'air était frais encore. L'année s'achevait donc dans une relative douceur printanière, preuve d'un irréversible et indéniable changement climatique. Le retour connut le même sentier qu'à l'aller sur les premiers kilomètres, puis, avec le jour fuyant, le groupe s'engagea dans un nouvel itinéraire afin de s'éloigner peu à peu du GR 5.
La descente sur Châtenois, par un détour agréable dans une autre partie de la forêt, s'effectua sous le couvert d'une soirée fraîche et de la pleine lune. De nouvelles couleurs orangées zébraient le ciel, que le sommet des arbres nous empêchait parfois de scruter. A la nuit tombante, les constellations célestes nous accompagnèrent dans notre excursion nocturne. Les lampes frontales brillèrent alors.
En dépit de cette luminosité, nous avons eu à déplorer une chute. Il devait être 17 h 30, quand un cri s'enchaînant avec un crissement sur la terre fit cesser d'emblée notre marche. Ayant glissée sur une pierre dissimulée aux regards, une des randonneuses avait perdu l'équilibre. Une autre l'aida à se relever. Après vérification, en dehors de douleurs aux poignets, aucune fracture grave n'était à craindre. L'un de nous lui remit des gélules à avaler. Puis le groupe, dans une obscurité complète, reprit la descente, cette fois le plus prudemment possible.
Au coude d'un chemin saupoudré de feuilles mortes, une forme rectangulaire projeta sur nous son aspect ombragé et terrifiant. Il s'agissait de la Volerie des Aigles, abritant le plus grand spectacle de rapaces en liberté. Le profond silence de ce 31 décembre, au milieu des bois, renvoyait un sentiment lugubre ; et la masse impressionnante de cette volerie dont nous ne voyions que les contours renforçait cette impression surnaturelle.
Par un escalier abrupte et dangereux à cause de la pénombre croissante, nous quittâmes ce lieu qui s'enracinerait en nous comme un espace ambigu et peu accueillant. En d'autres circonstances, sous un ciel plus illuminé, cette vision aurait été différente.
Au bas de l'escalier, une route goudronnée marqua la fin de notre parcours à travers bois. Les lumières d'une ville au loin annoncèrent l'apparition imminente de la civilisation. En effet, quelques mètres encore, et nous étions sur un chemin coupant entre des vignes, identique à celui que nous avions emprunté au soir de notre première journée de randonnée.
Dix-huit heures sonnaient depuis les cloches d'une église, dont nous entendions seulement les résonances dans un lointain approximatif. Le va-et-vient des veilleuses sur l'autoroute Strasbourg / Colmar, en parallèle à la Route des vins, brisait d'une certaine manière la monotonie des paysages forestiers que nous venions d'abandonner.
Nous revînmes pour la seconde fois par la porte du mur d'enceinte à Châtenois et, peu après, la traversée sous la Tour des Sorcières immobilisa quelques photographes dans l'optique de l'immortaliser.
En attente du réveillon à l'hôtel Beysang, tous se cloîtrèrent dans sa chambre pour se changer. Le dîner était prévu plus tardivement, à partir de 20 h 45. La salle où nous avions l'habitude de prendre nos repas, matin et soir, nous était exclusivement réservée. Sur une table dressée en U, une nappe blanche associée à un service d'assiettes typiques nous promettait une soirée conviviale.
Festif, ce réveillon le fut. Les anecdotes, les bavardages naviguaient aisément d'une table à l'autre ; par instant, tous s'interrompaient de parler pour entendre une histoire de circonstance contée par un de nos confrères. Ou bien écoutions-nous Jacques jouer de son accordéon.
A l'apéritif, le levé de verre fut prétexte à entamer notre dernière veillée ensemble. A l'approche de minuit, une danse improvisée, au rythme d'une accordéoniste, mit en branle notre fameux groupe de marcheurs.
Après les embrassades rituelles au douzième coup de l'horloge, nous voilà dehors. Un mince rideau pluvieux se déversait sur Châtenois, tandis qu'aux abords de l'hôtel Beysang, dans la rue principale, des pétards crépitaient au sol et des tirs d'artifice illuminaient quelques secondes le ciel noir. Ceux-ci, après une moyenne trajectoire verticale, éclataient en une multiple détonation fluorescente qui ravissait tous les curieux. Les retombées lumineuses émerveillaient les clients de l'hôtel sortis en grand nombre, en dépit du liquide céleste nous contraignant à assécher nos yeux pour continuer à bien voir. L'extase fut le nerf central de l'engouement général, et elle divertit autant les enfants que les grands. Voici une belle démonstration de l'humeur enjouée des alsaciens !
Jusqu'à une heure passée, rassemblés dans notre salle réservée, nous poursuivîmes entre nous cette ambiance spéciale qu'engendre de coutume un réveillon de l'An. Puis, le coeur palpitant, les souvenirs s'affermissant mais le sommeil lourd, notre groupe se disloqua et chacun se coucha, comblé.
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