Ouessant, débarquement
L'arrivée sur Ouessant, après deux heures de traversée maritime, est toujours source d'émotion et de satisfaction. Aux confins de la mer d'Iroise, l'île vibre sous l'effet d'un vent changeant et bordée d'une eau turquoise aux récifs légendaires.
L'appellation "Finistère" (Penn Ar Bed, en breton) convient judicieusement à ce territoire extrême, bout de terre immergé des flots tumultueux ; il se caractérise aussi par son aspect "bout du monde". Son statut d'île la plus éloignée du continent fait d'elle un lieu très prisé par les vacanciers. Préservée de toute pollution routière, seulement les pieds et les vélos font la loi ! Les rares véhicules motorisés appartiennent aux habitants, pour leur déplacement quotidien, ou concernent les cars de tourisme.
Par ailleurs, le Parc Naturel Régional d'Armorique délimite l'accès aux différents sites, préservant ainsi une large partie des ressources vives et naturelles.
Au début du siècle dernier, Ouessant était encore nommée "l'île aux femmes". Les hommes partis à la galerie marchande, ou à la galerie marine, les femmes devaient assurer seule les travaux agricoles. Elles géraient le patrimoine de l'île, s'occupaient de la pêche et bâtissaient les maisons. Les habitants de l'époque vivaient beaucoup en autarcie : peu de communication existaient avec le continent. D'où leur réputation houleuse avec la presse nationale, faisant ainsi naître de fausses et imbéciles rumeurs.
En quête de solitude et d'inspiration pour une histoire en cours d'écriture, j'accostai sur l'île, bien décidé à me laisser à ma libre interprétation et à oublier les mensonges dits sur cette région sauvage. Les embruns et un léger vent froid m'ont accueilli à l'embarcadère du Stiff, dans la baie du même nom, encadrée par les pointes de Cadoran et de Penn Arlan. Curieuse première approche humide, tout de même ! Son visage creusé dans la roche est un prolongement d'un corps dont j'aurai l'occasion d'en parler ultérieurement. Des contours se sont dessiné, en grimpant la côte de l'embarcadère jusqu'à un embranchement goudronné, d'où j'ai contemplé la lande cohabitant aisément avec une parcelle de la civilisation occidentale. L'horizon dénué d'arbres m'offrait, à ma droite, les rares maisons du hameau du Stiff, au-dessus duquel le phare de même nom et une tour de contrôle dominaient ; en face une route sinueuse coupaient Ouessant de part et d'autre pour atteindre Lampaul, la "capitale" ; et à ma gauche, une route montante longeait la partie sud-est. Mon hébergement était localisé dans cette direction, au village de Penn Arlan. Ce lieu-dit est une terre basse, herbeuse et à l'abri du vent mais n'offrant qu'un faible panorama. Or, c'était le lieu choisi pour ma retraite, je n'eus ni déception ni regret. Son charme réside dans ses promenades au clair de lune et dans ses balades en vélo ou à pied. De même, sa position éloignée par rapport à Lampaul fait de cet endroit un véritable havre de paix, où se côtoient merveilles et légendes.
Maison d'hôte de Penn Arlan
Premier contact sommaire avec Franck Peyrat, le propriétaire de la maison d'hôte. La cinquantaine passée, mi-barbu, cheveux grisonnants et légèrement dégarnis, à la démarche assurante dans un pantalon para-militaire. Après de brèves salutations, il m'a conduit au premier étage jusqu'à une chambre avec vue partielle sur la mer et le phare de Kéréon. Les lattes de bois aux murs s'alliaient parfaitement avec le lit double et sa couverture jaune clair.
La maison est construite à la tradition ouessantine, en pierre. A l'intérieur, aucune séparation murale n'encombre la libre circulation entre la cuisine et le salon : c'est une et même pièce principale, dont l'accès aux chambres par un escalier est également compris dans cet aménagement typique.
Climat
"La pluie du matin n'arrête pas le pèlerin". Ce vieux dicton, non originaire d'Ouessant, résume à lui seul le début de certaines de mes matinées. Entre soleil et crachin, impossible à deviner qui allait remporter la bataille. Depuis la salle du petit-déjeuner de la maison d'hôte, moi et les autres pensionnaires s'interrogeaient ou spéculaient sur la météo de la journée. Le coup-vent serait utile en toute occasion.
En effet, les changements climatiques sont très prononcés. L'atmosphère peut ainsi passer par un brouillard très dense jusqu'à un ciel dégagé de toutes salissures. D'autre part, une partie de l'île peut être pris par un soleil étourdissant, tandis qu'une autre partie, à l'opposé, est précipitée dans une brume naissante. Egalement, une moitié insulaire peut s'enfoncer brutalement sous une pluie déchirante, alors que l'autre moitié s'éternise sous une plaie nuageuse. Ces constats démontrent qu'il existerait une ligne séparatrice, céleste et imaginaire, selon l'heure et le sens du vent. Un nouveau visage apparaît chaque jour par ce procédé. L'astre solaire parvient à imposer sa présence, même de façon discrète.
En cas de brume, plus aucune frontière n'existe entre la terre et le ciel. La mer évanouie dans des nappes voluptueuses entraîne une déformation de la vision oculaire. Pour si peu, l'univers actuel offre une peinture surnaturelle, mystérieuse, impalpable, dans laquelle l'irréel puisse toute son ampleur occulte. Dans ces conditions, la corne à brume retentit à intervalles réguliers. Elle se propage dans tout Ouessant et bien au-delà de ses frontières terrestres. Sa mission de diriger les navires approchants, facilite aussi l'orientation géographique du promeneur. Elle peut rendre fou si la brume persiste.
Les soirs de brume, il n'est jamais souhaitable de s'aventurer seul dans la lande. La veille de mon départ, je décidai de m'offrir un restaurant à Lampaul, « Le Fromveur ». La chaleur extérieure et la présence obsessionnelle du soleil me faisait espérer un splendide coucher de l'astre : mon attirail pour l'immortaliser m'accompagnait pour cause au restaurant. Un choc terrible m'a plombé le moral, à ma sortie du restaurant au bout de deux heures, lorsque je découvris un massif brouillard s'abattre sur l'île, en même temps qu'une nuit noire précoce. La lune fuyait au galop à chaque minute. Contre toute attente, j'enfourchai mon vélo comme on enfourche le Diable pour le presser à avancer ; puis je pris la route pour Penn Arlan, avec un seul regret au cur : ne pas avoir joui à un possible soleil couchant. Au fur et à mesure que je pédalais, j'éprouvais l'étrange impression de voir surgir à tout moment un korrigan hors des broussailles brumeuses et me barrer le chemin. A défaut, je craignais essentiellement la circulation de voitures dans les deux sens, compte tenu de l'absence d'éclairage sur mon vélo. Et je pédalais à vitesse réduite, fixant un morceau minime de la route sur vingt mètres. Je peinais à reconnaître les lieux, mon itinéraire habituel. Les quatre kilomètres jusqu'à ma chambre d'hôte ont été parcourus en plus d'une heure ! Voilà un malheureux épisode à ne plus revivre, évoquant des troublantes similitudes avec ma mésaventure en Auvergne, à 1450 mètres d'altitude, dans le massif du Sancy.
En revanche, il est fabuleux d'être témoin de l'éloignement progressif de la brume en plein jour : les blocs rocheux et les pointes semblent flotter dans les airs. Ce spectacle unique est en particulier à observer depuis la butte proche du port de Lampaul, face à la baie.
Impression générale
Ouessant n'a pas été une île supplémentaire à épingler sur un tableau de chasse, non ! Mon séjour m'a permis de l'aimer, avec ses défauts et qualités. Ses extrêmes sont époustouflants de sauvagerie, et personne ne peut s'échapper indemne d'une telle expérience.
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